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Un démarrage en trombe
La première saison de « Severance » avait tout simplement été un choc. Narrativement, elle s’était construite sur une idée absolument géniale digne des meilleurs épisodes de « Black Mirror » : que l’individu soit dissocié en deux êtres distincts suivant qu’il se trouve au travail ou à l’extérieur relevait d’une inventivité propice à la réflexion et à la création d’un univers dystopique des plus originaux. Erickson, son auteur, en avait profité pour tisser une trame empreinte de mystère à laquelle il était difficile de ne pas succomber. A cette atmosphère singulière et savamment stylisée venaient s’ajouter des personnages attachants en proie aux doutes quant à la finalité de leur énigmatique labeur au sein de l’entreprise Lemon. Du coup, cette suite dont on espérait qu’elle vienne apporter quelques réponses à nos légitimes interrogations était particulièrement attendue.
Formellement aboutie
Malheureusement, sur ce plan, cette seconde saison ne comble pas du tout nos attentes. Tout se passe comme si Erickson, soudainement conscient de la richesse du monde qu’il avait bâti, avait dès lors opté pour encore en appuyer les contours. Les côtés positifs de cette démarche résident en une qualité de mise en scène et de photographie absolument remarquable. La première saison était belle ; la seconde est tout simplement magnifique. On retrouve la blancheur immaculée des couloirs de Lemon Industry, mais elle est ici couplée à des paysages extérieurs superbement filmés qui renforcent encore l’identité visuelle de la série et lui procurent un onirisme saisissant. Par ailleurs, même si la série nous avait déjà agrémentés de scènes musicales faussement festives, il faut reconnaître que celle qui nous est offerte dans son final est tout bonnement incroyable (même musicalement, elle est particulièrement enthousiasmante!).
Que c’est confus !
La contrepartie de cette stylisation appréciable est que son auteur, comme emporté par son élan créatif, semble avoir oublié qu’il est censé nous raconter une histoire qui tient la route. Certes, il est plaisant de constater que le récit se construit à partir de ce que chaque personnage sait du Lui auquel il a eu partiellement accès. Sur ce plan, le récit ne comporte pas de failles majeures. Mais pour le reste, quand l’onirisme se mêle à un ésotérisme abscons, il est difficile de s’y retrouver. Cela aboutit à des épisodes, certes de toute beauté, mais dont on ne comprend pas ce qu’ils sont sensés apporter. Pire : alors qu’il est toujours bon de refermer une porte avant d’en ouvrir une nouvelle, les questionnements se succèdent sans qu’on sache véritablement de quoi il retourne. En un mot, c’est fumeux et relativement vain. Le pauvre Irving a le droit à un arc narratif qui se termine en eau de boudin. L’histoire de Dylan, quoique assez délicatement traitée paraît détachée de l’intrigue principale. Tout repose donc sur Mark et Helly (interprétée par Britt Lower qui parvient à insuffler beaucoup de sensibilité à son personnage). Leur tendre relation dont on ne peut nier la délicatesse constitue le fil rouge d’un récit qui aura énormément perdu en crédibilité. Au final, il faut attendre le dernier épisode pour qu’enfin les choses s’accélèrent au travers d’événements dont on peine réellement à saisir la portée « métaphysique ». On attendait d’en savoir plus sur les motivations et la logique de l’industrie Lemon ; ce qu’on en découvre relève de l’extravagance la plus obscure et de fait, ne peut emporter notre adhésion.
Bilan
Alors oui, « Severance » est dotée d’une atmosphère à nulle autre pareille que la qualité de la mise en scène met brillamment en valeur. Toutefois, ces qualités esthétiques semblent parfois masquer les failles évidentes d’un scénario autrefois fluide mais désormais inutilement alambiqué, pour ne pas dire complètement bancal. Plus que de s’intéresser au sort que la série compte réserver à Mark et Helly, notre regard se portera surtout sur la manière dont Erickson parviendra à redonner un semblant d’équilibre à son projet. On lui souhaite bien du courage.