Un jour, j'ai lu quelque part un truc qui disait qu'une histoire bien racontée sert à nous donner exactement ce que la vie ne peut pas nous offrir : une expérience émotionnelle qui a un sens. Je trouve que cette citation colle parfaitement à cette œuvre qui parvient, avec une aisance qui confine à la jalousie, à mettre des mots sur des émotions qu'on traverse souvent sans comprendre ; des émotions qui s’empilent, encore et encore, jusqu’à ce qu’on ne sache même plus ce qui cloche chez nous. Elle offre du sens, ouais. Elle détricote joyeusement ce bazar avec lequel on est censé cohabiter toute notre vie : nous.
Deux mots sur Shrinking, donc. D’abord, c’est le genre de série qu’on lance par rapport aux noms sur l’affiche, notamment – pour mon cas – à celui de son showrunner : Bill Lawrence, le monsieur derrière ni plus ni moins que Scrubs et Ted Lasso, mais pas que (je vous laisse allez zyeuter son pédigré par vous-même).
De fait, on lance la série en se disant, ma foi, ça sera probablement pas aussi bien que Ted Lasso, mais qui sait, je vais sans doute passer un bon moment quand même. Et BAM ! Vous n’avez pas vu venir l’uppercut que vous êtes déjà au sol à compter les moutons en cherchant encore vos dents. Parce que c’est l’effet qu’elle fait : elle vous fait en permanence valdinguer entre comédie et drame, et parfois en une même scène. Donc j’ose le dire : à mes yeux, Shrinking a surpassé Ted Lasso (bien que la saison 4 de cette dernière pourrait inverser à nouveau la vapeur, je suis un éternel indécis).
Son humour, donc. Le verbiage est ciselé, les dialogues fusent, et l’alchimie entre les acteurs est plutôt dingo. Le duo Jason Segel / Harrison Ford porte sans conteste la série, mais les seconds rôles - Liz, Derek, Gaby - sont tout aussi habités. C’est simple, la force du show, ce sont ses personnages : chacun connaît sa propre arche et sa propre évolution, chacun a ses propres squelettes dans le placard ou sa petit araignée au plafond dont il devra se débarrasser.
Aparté : la comique gestuelle de Segel (aussi showrunner) est à croquer. J'ai rarement autant ri devant une telle gesticulation et science du corps chez un acteur. Prenez soin de viser ses mimiques, c'est poêlant. De plus, pour tout ce qui voyait Ford seulement comme Han Solo ou Indi, ils constateront que la panoplie de son jeu est aussi vaste que poignante. Un très joli dernier rôle pour quitter la scène.
Et comme souvent avec Bill Lawrence, il flotte sur l’ensemble une grande tendresse, un esprit d’entraide (philosophie d’à peu près toutes ses créations et symbolisée ici par le club des cailloux nettement polis de Liz). Cette bienveillance signature, jamais gnangnan, qui enrobe tout d’un caramel craquant. Vous me direz, le cadre de la psychologie est un terrain de jeu parfait : ça permet l’écoute, la douceur, la vulnérabilité - et l’occasion de déconstruire pas mal de tabous (et on n'y va pas du dos de la cuillère).
D’ailleurs c’est également l’autre force de la série : son ouverture d’esprit, son côté très « moderne », mais pas façon reboot de Doctor Who sur Disney+ cherchant à plaire au plus de communautés possibles. On est loin de la lourdeur didactique ou d'un lisseur de cheveux narratif. Même s’il faut l’avouer, rien n’est nouveau sous le soleil non plus. La série se contente de plumeauter les tropes du soap, un peu dans une veine Six Feet Under, en beaucoup plus pop et coloré, définitivement. Or, même pour de la pseudo chronique, la narration est tellement maîtrisée qu’on se laisse porter sans broncher. Sans déc, rien que l’épisode 1 de la troisième saison est un cas d’école sur comment construire 1h de comédie enchâssée et tout en tension.
En outre, ce qui distingue encore Shrinking - et c’est là aussi une autre des singularités qu'offre la sérialité - c’est sa narration par élargissement. Chaque saison accueille de nouveaux protagonistes, les développe, les ausculte comme s’ils devenaient soudain des personnages à part entière. On pense à Sean, premier patient de Jimmy, qui permet d’aborder une infinité de thématiques : PTSD, masculinité cabossée, point de vue des minorités sur la thérapie, ou encore reconversion professionnelle.
À l’inverse, il y a Jimmy lui-même, qu’on découvre d’abord complètement paumé dans son deuil, tentant de réparer sa vie en s’immisçant dans celle de ses patients, en les « jimmyfiant », comme si résoudre leurs problèmes pouvait lui éviter d’affronter les siens. Et puis Paul, mentor bourru et brillant, qui apporte une vraie profondeur grâce à son vécu : sa relation fracturée avec sa fille et son Parkinson traité avec pudeur enrichissent la série et mettent en lumière une maladie souvent reléguée dans l’ombre des fictions. On a même le droit à un caméo de tout le monde sait qui.
S’ajoute Liz, mère au foyer au caractère bien trempé, en quête de sens après avoir consacré toute son existence à ses enfants - au point d’avoir recueilli Alice, la fille de Jimmy, simple ado en deuil elle aussi, pendant plus d’un an après la mort de sa mère. Elle doit désormais se reconstruire une nouvelle identité (quoique). Heureusement, elle peut compter sur Derek, son rock, le mari absolu, le meilleur gars du monde, toujours en embuscade pour la rassurer grâce à ses superpouvoirs.
Sans oublier Gaby, le mentos dans la bouteille de Coca, la thérapeute que tout le monde rêve d’avoir - probablement la grande révélation de la série. Qui d'autre ? Brian, of course, l’ami gay excentrique, en route vers l’adoption, rayon d’extravagance avec ses tenues bariolées et ses paniques permanentes.
Bref, je pourrais continuer longtemps à vous dérouler le casting 5 étoiles de la série, mais je suis sûr que vous avez saisi le topo : si vous apprécier les récits avec de beaux personnages, ne résistez pas une minute de plus. Puis encore une fois, et par-dessus tout, c’est vraiment très drôle. Chaque minute offre une réplique mémorable. C’est fin, mais pas snob ; touchant, mais jamais sirupeux. Il faut juste aimer les gros câlins de nounours et les vibes réconfortantes - parce que c’est clairement une série doudou. Une série qui veut vous faire du bien.
Certes, cette surdose de bienveillance pourra filer de l’urticaire au plus cynique d’entre nous. Toutefois, pour les autres, ne vous y trompez pas, c’est un sundae nappé d'un coulis de chocolat. La dose de magnésium pour booster vos journées et déblayer les quelques nuages qui peuvent stagner au-dessus de votre tête.
Et bonne nouvelle : alors qu’elle devait s’arrêter à 3 saisons (qui ne flanchent jamais, ce qui est assez rare et mérite d'être notifié), les showrunners ont décidé de rempiler pour une dernière et ultime saison. A croire qu'ils ont encore du carburant ; et nous, franchement, on reprendra volontiers du dessert.