Vous pouvez tout de suite cesser d'attendre l'apparition de véritables femmes-poissons crachant de l'eau de mer. Il ne s'agit absolument pas ici d'une histoire surnaturelle. Pourtant, le mythe de la sirène est viscéralement présent, servant de colonne vertébrale à tout le propos de la créatrice. Bien loin de la créature à queue de poisson popularisée par Disney, on parle ici de la sirène originelle, cette sorcière ailée de la mythologie antique qui leurre et envoûte les marins grâce à son chant mélodieux afin de les pousser à fracasser leurs navires sur les récifs.
Ce mythe est utilisé avec une intelligence féroce pour dénoncer une problématique féministe et sexiste majeure : la tendance systémique qu'ont les hommes à se déresponsabiliser de leurs propres faiblesses. Dans le regard de la société patriarcale, l'homme qui faute n'est jamais vraiment coupable ; il a simplement été manipulé, envoûté par une de ces "sirènes", par nature tentatrices et vénéneuses.Les trois femmes de notre histoire sont les victimes directes de cette projection tout au long des cinq épisodes. Les hommes qui gravitent autour d'elles les accusent de leurs propres mauvaises décisions, au point où la situation en devient grotesque et grinçante. Elles sont intrinsèquement liées par un passé sombre et par ce rôle de bouc émissaire que les figures masculines de leurs vies leur ont attribué.La gestion du traumatisme est l'autre grand axe d'analyse. La série est une véritable clinique psychologique des "triggers" (éléments déclencheurs) et des stratégies d'évitement.
Les deux sœurs ont vécu un événement chamboulant dans leur enfance. Les scénaristes rendent leurs dynamiques familiales parfaitement intelligibles. On comprend pourquoi l'une étouffe sous le poids des responsabilités familiales pendant que l'autre préfère le luxe de l'amnésie volontaire. Sur le plan de la direction artistique, il y a quelque chose de magistral dans l'ambiance visuelle. Remarquez la gestion de la lumière : elle a tendance à s'assombrir de manière presque imperceptible à mesure que l'histoire plonge dans la noirceur psychologique des héroïnes. Les décors sont d'une beauté ostentatoire, flirtant toujours avec le mauvais goût assumé. Les costumes sont une véritable déclaration d'intentions : on y retrouve énormément de couleurs saturées, un cyan agressif et un rose saumon affreux qui appuient le côté résolument kitsch et le ton ouvertement satirique de l'entreprise.
L'écriture de Molly Smith Metzler fait des étincelles parce qu'elle refuse de rendre ses personnages aimables. Elles sont égoïstes, menteuses, lâches ou colériques, mais elles n'en restent pas moins profondément humaines. L'utilisation d'une bande-son décalée et très rythmée vient constamment casser la gravité des situations, créant une dissonance cognitive chez le spectateur qui ne sait plus s'il doit rire ou pleurer. C'est sur ce fil du rasoir que la magie opère.