Le battle royale est l’épitomé de la conscience capitaliste, sa manifestation la plus évidente, glamour et « abordable ». Le jeu trouve pratiquement toujours son origine dans un vivier de marginaux, rebuts d’une société dont on brosse à traits forcés le portrait misérabiliste, l’enfermement inéluctable dans la règle sempiternelle de l’argent.


La Corée du Sud (comme tout pays asiatique) se prête particulièrement bien à cet exercice, puisque le pays est marqué par la prolifération des prêts à taux irréalistes, extrêmement difficiles à rembourser, destinés à rendre prisonnières des individualités moralement décadentes (mensonge, trahison, vol, addiction aux jeux d’argent, absence de toute conscience familiale…) d’un engrenage broyant voire fatal. Squid Game reprend à la lettre avec une maniaquerie toute netflixienne l’ensemble de ces critères éthiquement déplorables dans une soupe parfaitement indigeste.


Dès le premier épisode, le drama reproduit avec soin l’enfermement capitalistique dans un univers coloré fortement inspiré du jeu vidéo, où l’arme à feu dirigée par ordinateur possède cette capacité quasi divine à faire cesser l’existence dès qu’il y a mouvement, contestation, remise en cause de la règle unique et indubitable. Déjà mort socialement, l’individu ne peut plus se résoudre qu’à mourir pour de bon, trompé au préalable par des règles pipées (ici, l’ambivalence du mot « élimination »).


Notre héros n’échappe pas à cet état de fait, mais chez lui la panique cède rapidement le pas à l’obéissance docile, seul chemin crédible vers l’émancipation (hormis le suicide, hideusement théâtralisé à l’épisode 3). Son mauvais pas lors du jeu de « 1, 2, 3, soleil » est heureusement rattrapé par l’immigré pakistanais, figure exceptionnelle au grand cœur qui agit par pur altruisme et le sauve d’une mort certaine dans une épiphanie qui se passe de tout commentaire.


Le deuxième épisode introduit en pointillé une critique de la démocratie directe, outil privilégié du capitalisme afin de se maintenir en place et jouer à fond son rôle d’exclusion, indépendamment du facteur moral, purement et simplement évacué. À une voix près (celle de l’ancien, figure habituelle de la sagesse, ici totalement à côté de la plaque), le jeu allait continuer. Il est finalement interrompu, pour ensuite reprendre de plus belle par le biais d’un consentement spontané parfaitement irréaliste (parenthèse destinée à humaniser tant bien que mal des personnages flasques et irrécupérables au cours d’un épisode-intermède particulièrement chiant).


La liberté éphémèrement recouvrée est donc in fine conçue par nos tristes comparses comme inférieure aux possibles du jeu, lequel se traduit dès l’épisode 4 par un retour téléguidé à l’état de nature. Celui-ci permet aux individualités de (re)prendre conscience de la nécessité de s’unir pour survivre. La société n’est donc pas vraiment quittée mais reproduite, sous cloche, sous l’œil de caméras high-tech et sous la menace d’un grand manitou qu’on imagine sans peine motivé par un mépris de classe et/ou une expérience similaire dont il tire un plaisir sadique.


Mais en fin de compte, que tire-t-on, nous, spectateurs, de cette rocambolesque et nauséabonde histoire ? Une fois n’est pas coutume dans cette série outrancière et moralement perchée : tout ce qu’il y a de plus détestable et de bas dans l’esprit humain. Les personnages déroulent constamment la superficialité de leur caractère, concentrés de lieux communs toujours bons à justifier quelque scène ridiculement gore. J’ai décidé d’arrêter après ce quatrième épisode, m’étant au préalable informé sur le dénouement basique et paresseux de l’œuvre.


Squid Game a très bien fonctionné. La série a en effet connu le meilleur démarrage pour une production coréenne sur Netflix (du moins jusqu’au reboot de La Casa de Papel, mark my words comme disent les rosbeefs). Un succès à peine étonnant : lisse au possible, improbable au plus haut point et ne s’en cachant même pas, le drama bénéficie d’une production pharaonique qui en met plein les yeux, pour le meilleur et surtout pour le pire.


Franchement, quitte à se faire du mal, autant regarder quelques épisodes de Penthouse, qui traite des mêmes thématiques mais avec bien plus d’humour et de second degré (au passage, une très bonne comédie satirique, Penthouse).

grantofficer
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Le 21 septembre 2021

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