Squid Game 3
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Squid Game 3

Drama Netflix (2025)

Critique des trois saisons :


Depuis Cube, Battle Royale et la vague de torture porn des années 2000, les intrigues de jeux/pièges meurtriers mettant à l’épreuve l’humanité de ses personnages se sont multipliés tant sur le grand que sur le petit écran ainsi que dans le domaine de la BD (les mangas Judge et ses spin-off).


En 2021, la série Squid Game, toute droit venue de Corée du sud, cartonne à travers le monde. Ses décors et son esthétique singulière, tout en couleurs chatoyantes, ses personnages archétypaux (le héros paumé, l’intello, la brute, la grande gueule, la voleuse désabusée, le flic idéaliste) aux interactions bien développées et les quelques subtilités de son concept (les prisonniers ne le sont pas vraiment) auront réunis suffisamment d’originalité pour se démarquer de tout ce qui avait déjà été fait en la matière.


Seong Gi-hun (Lee Jung-jae, excellent) est un chômeur, un père irresponsable et un joueur invétéré. Bref, une loque humaine vivant chez sa mère et qui a force de dettes s’est mis à dos la pègre locale. Un jour qu’il est sur le quai du métro, il est accosté par un homme en costume cravate et attaché-case qui lui propose de jouer au ddakji. À chaque coup que râtera Gi-hun, l’homme lui infligera une gifle. Et si Gi-hun gagne, l’homme lui donnera de l’argent. Une bonne vingtaine de beignes plus tard, Gi-hun réussit enfin à empocher son billet, et l’inconnu, avant de le quitter, lui suggère d’appeler un numéro qu’il lui laisse sur une carte afin de participer à un jeu qui, selon ses dires, pourrait l’intéresser. Devant le gouffre qu’est devenue sa vie, Gi-hun décide d’appeler et de se rendre au rendez-vous donné. Là une voiture passe le prendre. Il a à peine le temps de remarquer que tous les autres passagers sont profondément endormis et que le chauffeur porte un masque, qu’un gaz est diffusé dans l’habitacle et l’endort aussitôt. À son réveil, Gi-hun se découvre portant un uniforme sur lequel est inscrit le numéro 456. Il est enfermé dans une vaste salle avec des dizaines d’autres personnes (455 au total) portant le même uniforme avec chacun un numéro sur le torse. Bientôt, plusieurs hommes masqués et armés font irruption. L’un d’entre eux s’adresse poliment à tous les occupants de la salle en commençant par énoncer les règles du jeu auquel ils sont venus participer. Il omettra cependant de préciser une particularité de la compétition à laquelle tous s’apprêtent à participer.


Bon, il n’est évidemment pas bien difficile de deviner la particularité en question.

Avant tout, Squid Game se différencie des autres intrigues de "jeux de la mort" par le fait que ses protagonistes ne subissent pas vraiment l’action comme dans Battle Royale, Saw ou Escape game mais l’induisent, y participent activement (puis la subissent) par un effet de vote collectif "démocratique" motivé par le sempiternel appât du gain. Chaque participant est plus ou moins endetté, la mort de chacun d’entre eux participe à remplir toujours plus une cagnotte qui au terme du jeu bénéficiera au seul survivant, lui assurant de reprendre une vie normale sans plus d’épée de Damoclès créancière au-dessus de la tête.

Bien sûr, il y a les participants raisonnables qui estiment que leurs dettes ne valent pas le risque d’y laisser leur vie, et il y a les individualistes qui eux se convainquent de pouvoir gagner le jeu, prenant le risque de mourir tout en faisant courir ce même risque aux autres. Ajoutez à ça une sous-intrigue de trafic d’organes pour complexifier le camp des méchants et appuyer l’intégrité morale du mystérieux Organisateur (pour qui le "Jeu" n’a de valeur que par ce qu’il révèle de l’humanité ou de la détermination de chacun) et vous aurez déjà un bon aperçu des nombreux enjeux qui parsèment l’intrigue de la série.


La particularité de Squid Game et ce qui a probablement contribué à son succès est le contrepied que prend sa narration dès le troisième épidode de la première saison. Après le premier carnage (le 1,2,3, soleil), les joueurs réalisent qu’ils participent à un jeu mortel et se plaignent de la cruauté de leurs geôliers. Ceux-ci leur rappellent alors une des règles du Jeu, les informant qu’ils sont toujours libres de partir en décidant d’un vote dont la majorité décidera de la continuation du jeu ou non. Contre toute-attente, la majorité des participants votent en nombre pour rentrer chez eux. Et les organisateurs les libèrent, les redéposant là où ils les avaient ramassés. Mais bien vite (le temps d’un épisode), la réalité de la situation financière et sociale des "joueurs" les rattrappe, leur situation financière dans le monde extérieur les condamnant à la misère, ils décident tous de revenir risquer leurs vies et de participer au Jeu jusqu’au bout. Alors que les épreuves (toutes basées sur des jeux d’enfants mais remaniées de façon meurtrières) s’enchainent de jour en jour, laissant à chaque fois un nombre plus important de morts, Hwang Jun-ho (Wi Ha-joon), un jeune inspecteur de Séoul, enquête sur la disparition de son frère aîné et peu à peu remonte la piste le menant sur l’île secrète où se déroule le Jeu. S’infiltrant parmi les gardiens, il va vite découvrir l’envers du décor jusqu’à faire face à une réalité brutale.


Si le fond de l’intrigue (l’éternel profit et amusement des puissants au détriment des populations les plus pauvres) n’a rien d’original, c’est surtout par la profondeur de certains de ses personnages et les liens qui les unissent (ou qui les confrontent) qui font tout le sel de l’intrigue. D’un geste héroïque désintéressé à la trahison la plus mesquine en passant par le suicide par procuration et la vengeance meurtrière, tous les types de trépas (parfois très prévisibles) y passent et c’est un régal de voir l’évolution du héros Seong Gi-hun, passant d’une épave immature a priori vouée au trépas rapide à un inflexible survivant qui, malgré l’adversité, refuse obstinément de perdre son sens moral. Le plus ironique étant de voir que Gi-hun doit au début le plus souvent sa survie aux autres (par exemple Ali Abdul qui le rattrape lors de la première épreuve), se reposant trop longtemps sur sa confiance en Cho Sang-woo (Park Hae-soo) qui incarne à ses yeux une figure d’intégrité morale, l’ami d’enfance qui a réussi, l’ami dont il fier, l’ami qui, humainement, vaut pourtant bien moins que lui. Leur duel confirmera définitivement la métamorphose d’un anti-héros passif, subissant les événements, à un héros pleinement actif, bien décidé à se révolter.


La première saison aurait ainsi pu se suffire à elle-seule si les scénaristes avaient choisi la facilité du "happy-end" au moment de l’aéroport. Leur intelligence aura été d’explorer plus loin les ramifications de l’organisation et de proposer une deuxième saison prenant le contre-pied de la première en justifiant cette continuité par la détermination vengeresse de Gi-hun de nuire à ceux qui se sont joués de la vie de ses anciens partenaires. Cette saison débute par un triptyque d’épisodes en "extérieurs" dont un des points d’orgue est la confrontation du héros avec l’énigmatique recruteur (le "gifleur" qui avait marqué la première saison le temps d’une seule scène) que l’on découvre effrayant dans son obstination à respecter les "règles", tout aussi absurdes soient-elles, et dans l’importance qu’il octroit au jeu de la roulette russe par rapport à la valeur qu’il donne à sa propre vie (en ce sens, la folie du personnage, terriblement retranscrite par l’acteur Gong Yoo, fait un peu penser à celle d’un Joker).


Pour le reste, cette saison 2 a le mérite de nous proposer le point de vue inverse, celui des gêoliers, assassins (dont l’ambivalente nord-coréenne Kang No-eul) et organisateurs du jeu. Cela donne lieu à un rebondissement à mi-saison, intéressant dans le sens où il rapproche le héros et le bad guy en chef dans un antagonisme silencieux prenant les atours d’une fausse amitié/collaboration.

Gi-hun se verra ainsi longtemps devancer par l’Organisateur, lequel semble se questionner, fasciné par l’idéal d’humanité du héros. Aussi l’infiltration de l’Organisateur dans le Jeu à la fin de l’épisode 3 peut paraître incohérente tant elle suppose qu’il ait pu se préparer à temps pour intégrer la partie et subodorer que son vote serait déterminant. Cela demandera donc au spectateur un minimum de suspension d’incrédulité.

Son infiltration lors de la partie en tout cas se voit justifiée par sa réaction lorsque, en fin de première saison, il semble s’étonner derrière son écran de la bonté d’âme de Gi-hun qui épargne la vie de son adversaire. Comme si pour lui (autant que pour le vieux Directeur Oh Il-nam), l’humain ne pouvait être bon par nature mais seulement que par intérêt. Comme si la vie humaine en ce bas monde n’avait de valeur qu’en fonction du statut de chacun, de son argent ou de son utilité. Ce qui sera illustré par le "pari du sans-abri" en toute fin de première saison, ou par le "second" numéro 222 de la troisième saison. Dès lors, l’Organisateur semblera nourrir un objectif, essayer de corrompre l’âme de Gi-hun comme la sienne a été corrompue.


L’appât du gain et l’instinct de survie peut pousser bon nombre d’humains à l’égoïsme, voire même à se transformer en véritable monstre (voir le jeune 333).

Cela sera finalement illustré par une troisième et dernière saison durant laquelle Gi-hun semble perdre complètement foi en l’humanité. Désillusionné et démissionnaire, il jouera un temps le "Jeu" en nourrissant une soif de vengeance envers un lâche qu’il considère comme seul responsable de sa propre erreur. L’introduction d’un tout nouvel élément dans le Jeu et le sermon de la vieille Geum-ja laquelle a dû faire un terrible choix suffiront à le responsabiliser à nouveau et lui donner une juste raison de lutter. Mais dénué d’illusions cette fois-ci, face à des adversaires lâches et cupides, prêts à la pire des monstruosités et se berçant quant à eux d’illusions sur leur propre parole pour s’entraider.

En parallèle, les deux sous-intrigues de l’expédition de recherche et de la soldate nord-coréenne Kang No-eul (Park Gyu-young) formée à tuer sans sourciller, mais faisant également le "bon" choix, ajoutent autant aux enjeux qu’à la thématique de la série. Une thématique résumée en une question posée finalement par l’Organisateur à Gi-hun : "Après tout ce que tu as vu, as-tu toujours foi en l’être humain ?"

Question à laquelle le héros s’abstiendra de répondre.

Peut-être à ce moment-là n’a-t-il plus foi en elle, mais il reste déterminé à faire ce qui est juste.

Il faut voir lors des deux derniers épisodes comment certains des personnages les plus pourris voient sa détermination comme de la folie. Certains traitant Gi-hun de cinglé, autant en coulisses (les nantis masqués) que face à lui, lors de la dernière épreuve. Le numéro 456 est à leurs yeux, une anomalie de l’humanité, alors que pour ce dernier ce sont tous ceux qui jouent le Jeu qui le sont. Sa détermination à rester "humain" lui vaudra toute l’admiration et le respect de l’Organisateur.


Au final, Squid Game c’est l’histoire d’un homme ayant, lors d’une nuit sanglante, troqué son humanité contre un masque, et qui, devenu le Maître de cérémonie d’un jeu cruel, a perdu toutes ses illusions sur lui-même et sur les autres. Il sert désormais à distraire la lie, tout aussi nantie soit-elle, de la société humaine. Jusqu’à ce qu’un homme, un moins que rien, parieur et irresponsable, refuse pertinemment d’abandonner son humanité pour "jouer le Jeu", et lui prouve, par ses actes et sa bonté désintéressée, qu’il y a encore de l’espoir. En cela, l’Organisateur saura reconnaître son erreur en faisant lui-même ce qu’il estime être juste. La scène finale l’interrogera lui, ainsi que le spectateur, sur la définition-même de l’humanité. Une espèce incurablement déterminée à s’auto-détruire ou encore suffisamment capable de bon sens et d’empathie ? Qui donc est à plaindre à la fin ? Celui qui a perdu son âme ou celui qui a su, envers et contre tout, garder son humanité ?

"Nous ne sommes pas des chevaux..."


Touchante par la profondeur et l’ambivalence de ses personnages, passionnante par son art du suspense savamment distillé, séduisante par sa mise en images soignée et ses décors incomparables, et jalonnée de temps forts qui marqueront l’esprit du spectateur (l’épisode des billes, véritable pépite de dramaturgie mais un rien prévisible, celui du petit manège, de la corde à sauter, et l’épreuve finale), Squid Game n’a pas volé son succès et s’impose d’ores-et-déjà comme une des séries les plus marquantes de la décennie. Un plaidoyer sur l’empathie et la valeur de la vie humaine, occulté par le prétexte d’un jeu cruel servant de parabole à l’injustice d’un système biaisé, indifférent au sort des "perdants". À peine, pourra-t-on lui reprocher la perfidie parfois caricaturale de certains de ses protagonistes (mais ces pourris sont-ils vraiment caricaturaux ?)

Une pépite dont Hollywood, toute opportuniste qu’elle est, nous prépare déjà un remake, certainement tout en surenchère et moins haut en couleurs.

Buddy_Noone
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le 30 juin 2025

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