À sa sortie, The Boys s'est imposée comme la série qui allait enfin régler ses comptes avec les super-héros. Finis les parangons de vertu en collants, les sauveurs de l'humanité aux mâchoires parfaites et aux consciences immaculées. Place au réalisme, à la déconstruction, à la satire. Du moins, c'était la promesse.
Car le véritable tour de force de The Boys n'est pas d'avoir détruit le manichéisme des récits de super-héros. C'est d'avoir réussi à le rendre encore plus grossier tout en persuadant une partie de son public qu'elle l'avait dépassé.
Pendant des décennies, les critiques ont reproché aux récits héroïques classiques leur simplisme moral : les gentils d'un côté, les méchants de l'autre. Certes, les œuvres destinées à un public adulte ont progressivement introduit davantage de nuances, des antagonistes complexes, des héros imparfaits. Mais l'architecture morale restait identifiable.
The Boys prétend rompre avec cette tradition. Son point de départ est même séduisant : que se passerait-il si les super-héros existaient réellement ? Ne seraient-ils pas aussi vaniteux, corrompus, narcissiques et dangereux que n'importe quelle autre élite ?
La question est intéressante. La réponse de la série, en revanche, relève de la paresse intellectuelle.
Car au lieu de remettre en cause le manichéisme, The Boys se contente d'en inverser les signes. Les héros officiels deviennent les méchants, et ceux qui les combattent deviennent les vrais héros. Voilà toute la révolution. Une révolution qui consiste finalement à retourner un panneau indicateur pour prétendre avoir changé de route.
Le problème est que les super-héros de la série ne sont pas simplement imparfaits. Ils concentrent méthodiquement tous les défauts imaginables. Ils sont cruels, stupides, hypocrites, lâches, narcissiques, sadiques, corrompus, pervers ou grotesques. Lorsqu'un personnage appartient au camp désigné comme mauvais, la série semble incapable de lui accorder une qualité authentique qui ne soit pas immédiatement annulée par une nouvelle turpitude.
Cette accumulation finit par produire l'effet inverse de celui recherché. Les personnages cessent d'être des êtres humains pour devenir des panneaux publicitaires ambulants portant l'inscription « Méchant ». Non seulement ils doivent être moralement condamnables, mais ils doivent également être ridicules, répugnants et humiliants. Comme si la série craignait qu'une once d'ambiguïté puisse troubler son public.
À l'inverse, les protagonistes bénéficient d'une indulgence quasi illimitée. Ils mentent, manipulent, torturent, assassinent, trahissent. Pourtant, l'univers moral de la série leur accorde systématiquement une forme d'absolution implicite. Pourquoi ? Parce que leurs victimes appartiennent au mauvais camp.
C'est là que The Boys révèle sa véritable nature. La série ne remplace pas la morale simpliste par la complexité. Elle remplace la question « Que fait ce personnage ? » par la question « À quel camp appartient-il ? ». Une fois cette appartenance établie, le jugement moral est déjà rendu.
Le résultat est une œuvre qui se présente comme subversive alors qu'elle est profondément conformiste dans sa structure narrative. Elle adopte les postures de la sophistication tout en conservant les réflexes intellectuels du conte pour enfants. Les dragons ont simplement changé de costume.
Le plus ironique est que les créateurs semblent persuadés d'avoir produit une critique féroce des mythologies héroïques. En réalité, ils en reproduisent les mécanismes avec un enthousiasme redoublé. Là où le super-héros traditionnel affirmait que les bons étaient très bons et les méchants très méchants, The Boys affirme que les méchants sont encore plus méchants qu'avant et que les bons peuvent faire absolument n'importe quoi sans cesser d'être les bons.
Sous ses couches de cynisme, de violence graphique et de provocation permanente, la série apparaît finalement comme l'une des œuvres les plus moralement simplistes de son époque. Elle ne dépasse jamais le manichéisme qu'elle prétend dénoncer. Elle s'y abandonne corps et âme.
Et c'est peut-être là sa plus grande hypocrisie.