C’est vrai qu’au final, je m’étais résignée à la pudibonderie institutionnalisée des séries coréennes ; embrasser sans la langue était devenu la norme, un effleurement de poignet l’excitation suprême, un sparadrap sur un bobo le summum de l’attention.
Les limites de mes propres niaiseries atteintes, The Scandal a sonné. Le Sageuk nouveau est arrivé, il est sorti de son couvent et, avec lui, l’heure de se réveiller. En plaçant Les Liaisons dangereuses de Laclos au centre d’un Joseon blasé, le réalisateur Jung Ji-woo vient de jeter une bombe dans les ceintures de chasteté.
Au-delà d’une histoire, il y a quelque chose d’outrancier, de théâtral, presque de décadent dans The Scandal. Du jeu de séduction au chantage affectif, du marivaudage au sophisme, il y pleut autant de joutes psychologiques que de fesses aguicheuses.
Pendant que les hommes observent, patientent et ne pensent qu’à copuler, les femmes fument, calculent, écrivent, séduisent et manipulent. Elles prennent le pouvoir précisément parce qu’elles savent qu’il leur est officiellement refusé.
Échanger des lettres minutieusement calligraphiées, charmer, se languir, caresser puis prendre, pour ensuite découvrir que le corps des autres n’est pas un terrain de jeu sans conséquences. Chaque personnage apporte son lot de requêtes et de désirs inavoués.
Son Ye-jin compose une Lady Cho aristocratique, brillante, manipulatrice, presque sadique dans son plaisir de déplacer les êtres comme des pièces sur un échiquier. Nana sème le trouble en jeune veuve fragile et vulnérable, et découvre progressivement que le désir n’est pas une faute, mais une forme de liberté.
Quant à Ji Chang-wook, il devient enfin le Don Juan que l’on attendait de lui. À 39 ans, il était temps. Bibi l’avait déjà un peu dévergondé dans The Worst of Evil en lui mordant la lèvre, le voici libertin qui malaxe des seins, s’enfonce au creux des reins et nous dévoile son arrière-train. Il marque des points, c’est certain !
Mention spéciale aux décors et aux costumes magnifiques, aux sous-vêtements finement travaillés, aux estampes coquines à faire rougir le quartier, aux gestes sensuels maniant les pinceaux et à la poésie des mots crus proférés… sans oublier le divin spectacle d’effeuillage d’une Lady courtisane.
Chaque détail est pensé, jusqu'à la musique de chambre de Gabriel Fauré, et contribue à faire planer une douce ambiance sulfureuse et charnelle. Quant à l'adaptation du texte de Laclos, que l’on comprenne ou non le coréen, on entend l’éloquence d’une prose ciselée, déclamée par des acteurs soigneusement dirigés.
Un drama diégétique qui commence et se termine par un traditionnel pansori, les personnages écoutant, sur la place publique, le récit de leur propre histoire scandaleuse : une mise en abyme brillante dont je me suis délectée.
Si jusqu’ici les quelques K-dramas à tendance érotique se dissimulaient encore sous les manteaux, le réalisateur Jung Ji-woo (Happy End, Tune in for Love…), par le biais de Netflix, ouvre son imper à la vue de tous. On entend déjà la Corée puritaine crier au scandale pendant qu’à l’Ouest, culotté, on en redemandera encore, oui, encore.