Il fallait quand même un certain talent pour prendre un roman aussi intime, aussi construit et aussi bouleversant que The Shards et parvenir à le transformer en cette espèce de soap gay camp sous cocaïne.
Le roman de Bret Easton Ellis se déguise en thriller. C’est précisément là toute sa beauté. Derrière le Trawler se trouve quelque chose de beaucoup plus intime : le retour d’un homme sur l’adolescent homosexuel au placard qu’il était, sur un garçon inaccessible qu’il a follement désiré, sur la haine et l’idolâtrie que peut produire ce désir impossible, et sur les histoires qu’un adolescent se fabrique pour supporter ce qu’il ne peut pas encore vivre.
Tout le roman repose sur cette architecture. Robert est simultanément monstre et Dieu. Bret le désire et l’accuse. Le Trawler l’idolâtre et tue pour lui, mais le traque également. Et lorsque Bret reproduit lui-même la violence du Trawler en agressant Susan et Thom, Ellis laisse la morsure comme une couture entre les deux. La question n’est jamais réellement « qui est le tueur ? ». Le thriller est le masque derrière lequel Ellis raconte sa propre psyché adolescente.
C’est un livre qu’il a porté pendant près de quarante ans, qu’il avait essayé d’écrire jeune sans y parvenir, et qu’il ne pouvait probablement écrire qu’avec la distance d’un homme capable de regarder enfin cet adolescent avec lucidité, cruauté parfois, mais surtout avec une immense tendresse. C’est un geste de réparation, de mémoire, de possession et d’amour.
Et Ryan Murphy passe dessus avec un bulldozer.
Il voit les années 80, la coke, les adolescents riches, les beaux garçons, le sexe et un serial killer. Alors il rajoute du camp, des intrigues absurdes, des personnages qui ne servent à rien, des suspects à la chaîne, des effets, des fêtes, du luxe, du cul, des VHS, des cliffhangers et une esthétique publicitaire où même un commissariat ressemble à une campagne Gucci.
Le résultat n’est pas simplement une mauvaise adaptation. C’est un contresens presque intégral.
Ce qui était intérieur devient spectaculaire.
Ce qui était psychologique devient policier.
Ce qui était métaphorique devient littéral.
Ce qui était pudique devient vulgaire.
Ce qui était douloureux devient « fab ».
Et ce qui était profondément triste devient camp.
Le plus rageant est que The Shards était parfaitement adaptable. Il aurait fallu faire confiance au roman : une série lente, sensuelle, inquiétante, subjective, où désir et peur deviennent progressivement impossibles à distinguer, où le spectateur finit par comprendre qu’il ne regardait peut-être pas un serial killer mais le monde à travers la psyché d’un garçon de dix-sept ans qui essayait de survivre à son propre désir.
Ça aurait pu être sublime.
À la place, Ryan Murphy a pris l’un des romans les plus personnels de Bret Easton Ellis et en a fait un produit Ryan Murphy.
Ryan Murphy n’a pas adapté The Shards. Il l’a massacré.