La critique de la passion a deux tranchants

The Witcher, ca a d’abord été la musique pour moi. Un « heee, heee» qui s’écrie dans mes écouteurs, tandis que « The trail » est lancé par hasard sur Youtube. Evidemment, par la suite, ça été The Witcher 3, épique monde ouvert comme jamais. Et enfin ça a été les livres de Sapkowski. A chaque fois, une découverte, une claque monumentale ! Pour ces derniers, on peut même parler de 7 claques (je n’ai pas lu La Saison des Orages), tant cela faisait longtemps que je n’avais pas entamé de romans d’heroic fantasy aussi forts. Si vous aimez lire, et que vous voulez découvrir Le Sorceleur, arrêtez là, oubliez ma critique et la série, et allez tout de suite vous procurer Le Dernier Vœu !


J’ai tellement aimé lire cette saga qu’évidemment, je vais être suspecté d’injustice. D’ailleurs le premier accusateur n’est autre que moi-même : à chaque fois qu’un dialogue ou qu’un choix scénaristique me faisait grincer des dents, il y avait toujours cette petite voix qui demandait « c’est parce que c’est vraiment mal fait, ou c’est juste ton attitude de fanboy ? ». Comment écrire une critique dès lors ? La réponse est simple : il suffit d’en écrire deux. En effet, je ne doute pas de l’implication et du travail fourni par la showrunneuse et ses équipes, et je ne voudrais pas être injuste envers eux. Dans un premier temps je ferais donc une critique vierge de toute comparaison aux livres. Néanmoins, mon ressenti reste intimement lié à ma connaissance des livres, c’est pourquoi je ferais dans un deuxième temps une critique biaisée, assumée, mais honnête.


Toute la critique se fera sous le signe du divulgacheur, donc si vous n'avez pas vu la série et que vous tenez à la découvrir, je ne saurais trop vous conseiller de vous arrêter là. :)


Sorceleur ? Connaîs pas


Autant crever l’abcès, The Witcher n’est pas extraordinaire. Pas franchement mauvais non plus, mais loin d’être mémorable. Il y a d’abord cette direction artistique qu’on qualifiera poliment de sobre, pour ne pas dire modeste, ou carrément pauvre. Les costumes sont plutôt réussis, sans pour autant être remarquables, hormis le pantalon en cuir d’Henry Cavill qui lui moule joliment le fessier. Le reste en revanche… Les décors extérieurs par exemple sont terriblement ennuyeux, et accusent le coup d’une production qui à mon avis n’a pas su gérer son budget. Ainsi, la prise de Cintra se limite à 10 clampins qui cognent contre une porte, et deux-trois marioles qui se coursent dans une contre-allée. Ou encore cette antre de dragon, si proprette qu’on s’y arrêterait bien pour prendre son pic-nic (pour être tout à fait honnête, cette scène m’évoque presqu’un film amateur, tant on a l’impression que les équipes ont pris la première grotte qui leur est tombée sous la main, sans chercher à l’aménager). Les villages quant à eux sont véritablement décevants. Hormis le premier épisode (qui a dû avaler la moitié du budget pour en mettre plein la vue), on dirait que notre sorceleur est condamné à ne visiter que des resto-routes médiévaux et des vieux châteaux isolés. De même les effets visuels sont très quelconques. La représentation des sorts pour ne parler que d’eux consiste en de simples effets de flous devant des comédiens qui agitent les bras.


Si l’immersion dans le récit est ainsi mise à mal dans son côté purement esthétique, on peut toujours espérer que l’univers dépeint est quant à lui intéressant. Las, si ce monde est bien sympathique, il est loin d’être passionnant. La faute à une accumulation de situations vues et revues. En prenant un peu de recul, quel univers nous raconte The Witcher ? Celui d’un royaume dirigé par des fanatiques religieux qui veulent conquérir le monde. En guise d’enjeux politiques, de simples atermoiements sur le thème de « la résistance : la faire ou pas la faire ?». La seule subtilité vient de ce qu’on laisse entendre que les royaumes conquis par la très pieuse Nilfgaard connaissent une période de prospérité. Mais bon, une grimace beuglante de l’officier Cahir et un ordre suicidaire par Fringilla viennent nous rappeler que, tout de même, ces gens-là ne sont pas très sains d’esprit. Ah et il y a une prophétie (non révélée, bien entendu).


Comme pour compenser cette relative banalité, la série adopte une structure alambiquée, inutile à mon sens dans la mesure où elle ne raconte rien. Elle n’en est pas moins ludique, et je dois reconnaître qu’il y a un certain plaisir à recoller les morceaux, comme lorsqu’on résout un puzzle.


Reste les personnages. Si on peut passer à une série sa direction artistique modeste et son univers balisé, elle n’a pas le droit de se planter sur ses personnages. Vous voulez me garder pour 8h ? Il y a intérêt à ce que j’ai un minimum envie de savoir ce qu’il va advenir de ces gens-là. Ces gens-là en l’occurrence sont au nombre de 3 principaux : Geralt, Ciri et Yennefer.


Geralt est certainement le plus réussi des trois (en même temps c’est lui le Witcher, ça aurait été dommage de le rater). Henry Cavill incarne à merveille ce héros taiseux et cynique. Son histoire en soi n’est pas des plus originales (un homme bourru qui va apprendre à accepter son destin), mais est racontée avec conviction, et repose beaucoup sur le charisme de son interprète.


Ciri au contraire est ratée. Dans son cas, rien à voir avec son actrice, la jeune Freya Allan, qui fait ce qu’elle peut avec le texte. Malheureusement pour elle… Bringuebalée de gauche à droite par le scénario, on comprend qu’elle est censée découvrir les horreurs de la guerre. Pourquoi pas, c’est un angle parfaitement valide pour aborder l’histoire d’une jeune princesse, mais en général quand on traverse pillages et massacres comme elle, on en ressort un minimum transformé… Inutile de préciser que ce n’est pas le cas ici : sa personnalité est à peine affectée. Diable, je serais même en peine de vous dire quelle est censée être cette personnalité ! Tour à tour naïve, meurtrière, stupide, voleuse, brillante… La raison est simple : Ciri s’appelle en vraie McGuffin. Elle n’est qu’un prétexte. Un simple motif pour faire bouger les méchants et s’inquiéter les gentils. Ah, et il y a une prophétie...


Enfin Yennefer. Yennefer est le personnage sur lequel j’ai eu le plus de mal à me faire une opinion. Lorsque je repense à son arc narratif, à la façon dont elle est écrite et jouée par Anya Chalotra, je ne lui trouve pas de défauts francs. Elle évolue sans perdre de sa cohérence, et l’actrice est impliquée dans son rôle. Pourtant, j’ai du mal à accrocher à ce personnage. A mon avis, c’est parce que Yennefer traverse beaucoup trop d’étapes pour une unique saison. Il n’y a que 8 épisodes, lesquelles doivent se partager entre 3 personnages principaux. En étant généreux dans le partage, disons que la magicienne cumule pour son histoire environ 3 épisodes. 3 épisodes donc, durant lesquels elle passera de bossue maltraitée à puissante magicienne, puis à amante trahie, avant de devenir mère empêchée, qui deviendra obsédée par sa fertilité perdue, avant de finir par disparaître en héroïne de guerre. N’en jetez plus ! Evidemment, le parcours qui voit une infirme en manque d’amour devenir une grande héroïne est en soi cohérent. Mais il est tellement condensé que l’on n’a jamais le temps de s’accrocher.


Pour prendre un contre-exemple, je regarde en ce moment Penny Dreadful. La série n’est pas exempte de défauts, mais elle réussit admirablement la caractérisation de ses personnages. Ainsi, si on prend celui de Vanessa Ives, incarnée par Eva Green, les premiers épisodes se contentent de nous présenter ses caractéristiques superficielles (qui est-elle, que veut elle, qu’est-ce qui la distingue des autres), puis chaque saison explore un aspect différent de sa personnalité. Son passé ne nous est pas révélé d’un bloc, on ne nous présente que ce qui est nécessaire pour le récit du moment. Dans le cas du Witcher, connaître tout le passé de Yennefer n’apporte finalement pas grand-chose, et quitte à adopter une structure alambiquée, il aurait peut-être mieux valu qu’elle serve à instaurer un peu de mystère autour de ce personnage. Par exemple, a-t-on besoin de savoir qu’elle était bossue dès la saison 1 ? N’aurait-on pas mieux fait de nous la présenter avec son corps définitif, et se concentrer par exemple sur ses intrigues politiciennes et sa rivalité avec Fringilla ? Et garder cet aspect de son histoire pour un éventuel flashback dans la saisons 2 ?


Malgré tous les points négatifs que j’ai pu soulever sur The Witcher, je pense qu’aucun n’est suffisamment catastrophique pour entacher la saison 2. Par exemple, tout le passé de Yennefer ayant été raconté dans la première saison, on est en droit d’espérer que la suite sera plus tenue, et mieux maîtrisée. De même, Ciri n’ayant pas été écrite pour l’instant, rien de ce qui pourra être fait dans la saison 2 ne viendra contredire ce que l’on nous a déjà montré (qui de toutes façons se contredit déjà tout seul). Alors oui, la série n’est pas la réussite que j’aurais aimée. Mais elle m’a suffisamment embarqué pour que je relance une pièce au sorceleur.


Adapter c’est trahir… mais pour une bonne raison


Je n’aurais jamais cru tenir une longue critique sans faire référence aux bouquins de Sapkowski, mais voilà nous y sommes ! Etant donné que ce qui précède reflète bien mon avis, je vais simplement me concentrer sur quelques points (d’aucun diront détails) qui me font tiquer. Au passage, si vous n’avez pas lu les livres (et pas seulement les deux premiers), je vous conseille d’arrêter là, car je ne vais pas me gêner pour divulgâcher.


Je connais l’adage : « adapter c’est trahir » etc… Donc on pourra m’opposer que les divergences par rapport aux livres ne sont pas si importantes, et quand bien même elles seraient mal exécutées, ça ne saurait être la cause d’une mauvaise transposition à l’écran. Je rappellerais néanmoins que dans cette fameuse formule, il n’y a pas que le mot « trahir » : il y a aussi « adapter ». Changer les scènes d’un roman, certaines intrigues, rajouter des personnages, ce n’est évidemment pas un problème. En revanche, il faut que cela se fasse au service de ce que l’original raconte.


Autant commencer par une idée de trahison plutôt intéressante, mais malheureusement très mal exécutée. Je pense qu’introduire le personnage de Dara pour accompagner Ciri dans ses pérégrinations est une bonne idée. La relation de Ciri aux elfes est capitale dans les livres, et lui en faire rencontrer un tôt dans la série permet de faire mieux vivre ce rapport à l’écran, là où dans un livre il est plus facile d’évacuer ce genre de questionnements en quelques paragraphes. Cela facilite également les scènes où Ciri erre dans la forêt. Encore une fois, dans un roman, on peut facilement décrire ce qu’elle ressent, ce qui n’est pas le cas à la télévision. Bon, après comme je l’ai dit plus haut, les passages de Ciri sont particulièrement mal écrits (un comble quand on connaît son importance), et le pauvre Dara n’en réchappe pas.


Une trahison qui à mon sens ne fonctionne absolument pas en revanche, et m’a fait grincer des dents tout au long des 8 épisodes, c’est Calanthe. J’adore Calanthe ! Elle n’apparaît que dans les deux premiers livres du Sorceleur, mais ces quelques apparitions suffisent à l’imposer comme une reine puissante et incontournable. Dans les cinq romans qui suivront, à chaque fois que sera évoquée « la lionne de Cintra », il y aura un souffle de respect mêlée d’admiration qui se dégagera des pages. Calanthe ne va pas à la guerre, et ne tient pas d’épée, mais elle dirige son royaume d’une main de fer et tient tête à toutes les puissances adverses (jusqu’à sa fin tragique). Elle a conscience que son statut de femme joue en sa défaveur, mais sa grande habileté politique lui permet à chaque fois de se maintenir à la tête de son royaume. On la craint, on la respecte, et on l’admire.


De tout ce que je viens de présenter, il semblerait que les scénaristes n’ont retenu que cette phrase « Calanthe ne va pas à la guerre, et ne tient pas d’épée ». Un personnage fort selon eux, c’est forcément une guerrière. La Calanthe de la série sera donc une rustre alcoolique qui n’aime rien tant que guerroyer. Pourquoi pas… Mais ce personnage-là n’impose aucun respect. Et ce ne sont pas ses œillades avinées qui vont arranger l’affaire. Au-delà de cette interprétation pour le moins littérale de l’expression « lionne de Cintra », un autre aspect se dégage de la personnalité de cette reine, à savoir sa stupidité. Ni plus, ni moins. Vous me direz que c’est probablement un problème d’execution, d’écriture, pas forcément lié au choix d’adaptation. Je suis partiellement d’accord avec ça. Néanmoins, cette façon de construire le personnage rappelle un archétype très classique au cinéma : celui du bourrin qui va devoir apprendre à assumer ses responsabilités. Calanthe ressemble très fortement à Thor dans le premier film Marvel. Or Thor est le personnage principal et va apprendre à devenir roi. Calanthe est déjà reine, et n’est qu’un personnage secondaire dont l’évolution n’importe que très peu. Aussi, quand Geralt propose de mettre Ciri en sécurité après avoir prouvé un demi-million de fois qu’on pouvait lui faire confiance, voir Calanthe lui opposer un refus catégorique, ce n’est pas simplement de la mauvaise écriture (c’en est malgré tout), c’est une conséquence directe du choix d’adaptation. Adieu fine négociatrice, bonjour Baboulinet.


Mais il y a pire ! Il semble en effet que les scénaristes se soient rendu compte que leur version du personnage était passablement antipathique. Il fallait donc naturellement l’humaniser un peu… Oh oui, je sais ce que vous vous dites (vous avez probablement vu la série de toutes façons, donc vous ne vous dites rien du tout, vous savez), « ils n’ont pas osé, ce serait trop ». Eh bien si : ils lui ont collé une histoire d’amour dans les pattes. Donc, une reine puissante, à la fois crainte et admirée de tous, devient à la télé une bête amoureuse. Elle a besoin de son homme pour lui ramener les pieds sur terre, et sa grande tragédie, c’est de le voir mourir dans ses bras au champs de bataille… Je vous laisse tirer les conclusions qui s’imposent.


Il y a énormément de points de ce genre que je voudrais souligner, mais je vais me contenter d’un dernier en la personne de Cahir. Dans les livres Cahir ne prend vraiment de l’importance qu’à partir du 5ème volume. Jusque-là, il n’est connu que comme le soldat au casque ailé qui a tenté de capturer Ciri et qui la traque. On peut comprendre, vu son importance par la suite, que la série ait voulu l’étoffer un peu dès la première saison. Qui est Cahir chez Sapkowski ? Un jeune Nilfgaardien qui a été élevé dans la haine des royaumes du Nord, et qui va finalement se retrouver à faire équipe avec Geralt, allant même jusqu’à affronter les siens. A la base, c’est juste un soldat qui suit les ordres, loin d’être sanguinaire.


Dans la série, Cahir est un enragé qui abat ses prisonniers (repose en paix Sac-à-Souris). Un salaud donc. Doublé d’un fanatique. Ah, et il y a une prophétie. Un personnage pour lequel la rédemption sera très difficile à faire avaler au spectateur. C’est ce qui me fait penser que le personnage déviera sensiblement de celui des romans par la suite. Et cette trahison-là ne sert à rien. Tout d’abord elle prive la compagnie de Geralt d’un de ses précieux membres, et ça, ça me reste personnellement en travers de la gorge (le tome 5, Le baptême du feu, est un de mes préférés de la saga). Mais surtout, pour une série qui prétend montrer les ravages de la guerre (je vous renvoie à ce que traverse Ciri), voilà qu’on nous prive du personnage qui illustre le mieux ses absurdités ! Alors certes, la saison 2 n’est pas sortie, peut-être va-t-il rencontrer l’équivalent d’un Pascal Le Grand Frère et se faire déradicaliser… mais reconnaissez que cela demanderait un très gros effort de narration, et surtout, de consacrer une grande partie de la série à raconter ce processus. Quand on voit comment la saison 1 s’en est sortie avec Yennefer (trop à raconter en très peu de temps) ou avec Ciri (on sait juste où elle doit se trouver à la fin de la saison, mais on ne sait pas comment l’y faire parvenir), on est en droit de douter.


Je regarderai la suite de cette série, et je serai même curieux de savoir ce qu’ils vont en faire. Mais je n’ai plus espoir de retrouver la magie des livres. Adapter c’est trahir paraît-il...

IanCher
6
Écrit par

Créée

le 11 févr. 2020

Critique lue 277 fois

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