Réalisée par Yoo In-sik, écrite par Heo Da-joong, cette série courte de huit épisodes d’environ une heure chacun est sortie sur Netflix le 15 mai 2026, diffusée dans plus de 190 pays. Le projet fascinait avant même qu’on en voie la moindre image : un retour tant attendu de Park Eun-bin aux côtés du réalisateur du phénomène Extraordinary Attorney Woo (2022), un casting de rêve avec Cha Eun-woo, Kim Hae-sook, Son Hyun-joo, et derrière tout cela une idée originale d’une légende absolue du genre, Stan Lee lui-même, qui imaginait ce projet sous le titre The B-Team. En surface, The Wonderfools avait donc tout pour faire battre le cœur des amateurs de dramas. C’est pourtant une légère déception qui nous attend.
Avant d’en venir au fond, arrêtons-nous un instant sur la production. Rarement série coréenne n’aura autant souffert d’une campagne promotionnelle aux attentes disproportionnées sauf peut être Perfect Crown . Selon la presse coréenne, le budget avoisine les 130 milliards de wons, soit près de 90 millions d’euros, ce qui place The Wonderfools parmi les productions les plus onéreuses de la plateforme. Le tournage s’est étalé d’octobre 2024 à juin 2025 dans plusieurs régions de Corée (Séoul, Gangwon-do et Busan), avec des lieux précis ayant servi de décor à la ville fictive de Haeseong. Mais le contexte de production fut mouvementé : à quelques mois de la sortie, Cha Eun-woo a été éclaboussé par une affaire de fraude fiscale portant sur environ 13 à 20 milliards de wons. Le réalisateur a confirmé que la diffusion serait maintenue sans coupes, mais l’ombre portée sur la promotion reste indélébile. Malgré tout, la série a recueilli un score de 7,8 sur 10 sur IMDb dès sa sortie et se hissait dans le top 3 des séries les plus vues en Corée du Sud quelques jours après sa mise en ligne.
Park Eun-bin incarne Eun Chae-ni, une jeune femme cardiaque de la ville de Haeseong qui se découvre un pouvoir de téléportation involontaire. L’actrice avait déclaré en interview : « Je me suis lancée dans ce projet parce que je voulais m’amuser. De tous les personnages que j’ai incarnés, Chae-ni a l’état d’esprit le plus simple. » Pourtant, les huit épisodes dévoilent surtout une actrice qui rame à contre-courant. Quand le scénario piétine, que les gags tombent à plat et que la réalisation hésite, Park Eun-bin est littéralement la seule bouée à laquelle on peut s’accrocher. Son jeu est un tour de force d’équilibriste : à la fois explosive et vulnérable, elle parvient à rendre attachant ce personnage chaotique sans jamais sombrer dans la caricature fatigante. Yoo In-sik ne s’y trompe pas : « J’ai senti qu’il n’y avait rien d’impossible pour elle », confiait-il en conférence de presse. Et les témoignages du plateau corroborent cette admiration : son partenaire Im Seong-jae la qualifie même de « vétéran et mentor ».
Le mal le plus insidieux de The Wonderfools est pourtant ailleurs. La série hésite en permanence entre plusieurs tons : comédie potache dans une scène, drame familial poignant dans la suivante, puis tentative de romance vite ébauchée et aussitôt abandonnée. Ce flottement dans l’identité du show se double d’un rythme étrange. Les épisodes de plus d’une heure s’étirent inutilement, noyant l’intrigue principale sous des intrigues secondaires dont on se demande bien pourquoi elles sont là. Et lorsque l’action reprend ses droits, car il y a des combats, beaucoup de combats, la série se laisse aller à un travers désormais classique des superproductions : les effets spéciaux prennent le pouvoir. À force de vouloir rivaliser avec The Boys ou d’autres colosses du genre, The Wonderfools oublie l’essentiel : un super-héros n’intéresse que si l’humain qui se cache sous la cape nous touche. C'est ce qui fait le succès de Spiderman
Ce malaise est d’autant plus frappant qu’il survient à un moment charnière pour le genre super-héroïque à la télévision. Longtemps cantonné aux séries d’animation ou aux productions à petit budget, le costume est devenu, depuis une décennie, un terrain d’expérimentation aussi varié que déroutant. On a vu des antihéros sanguinaires (The Boys), des adolescents mélancoliques (Umbrella Academy), des justiciers de quartier (Daredevil) et même des satires quasi documentaires (Peacemaker). Chaque série tentait de répondre à une question : que reste-t-il du super-héros quand on enlève le surhumain ? La réponse, presque toujours, était l’humain, ses failles, ses doutes, ses dettes, ses amours calamiteuses. The Wonderfools semblait vouloir emprunter cette voie, celle de l’humour tendre et de l’échec magnifique, en s’inspirant ouvertement des Goonies et de l’esprit Stan Lee. Mais là où ses illustres devancières osaient la noirceur ou l’absurde, elle préfère la demi-teinte. Là où d’autres séries construisaient des mondes, elle aligne des péripéties. L’évolution du super-héros à l’écran n’a jamais été linéaire, mais elle a toujours eu besoin d’un parti pris fort. The Wonderfools, hélas, n’en a pas.
Les super-héros coréens se distinguent des modèles américains par plusieurs traits structurels récurrents. Premièrement, la relation au pouvoir : contrairement à Superman ou Spider-Man qui finissent par accepter leur destin, les héros coréens considèrent leur capacité comme un fardeau ou une anomalie. Dans Moving, adaptation du webtoon de Kang Full, les personnages dotés de pouvoirs sont systématiquement qualifiés de « monstres » par l'institution et par eux-mêmes. Le pouvoir n'y est jamais un don ; c'est une malédiction héritée, souvent familiale, qui isole socialement. Deuxièmement, le traitement narratif : l'accent est mis sur la psychologie et la vulnérabilité plutôt que sur l'action ou le sauvetage. Là où une série américaine consacre des séquences à l'entraînement ou aux combats, un drama comme Moving ou The Wonderfools développe davantage les relations interpersonnelles, les traumatismes d'enfance et les dilemmes moraux ordinaires. Troisièmement, la fonction politique et historique. Les super-héros coréens ne luttent généralement pas contre des méchants cosmiques ou des aliens, mais contre des institutions répressives – armée, services secrets, État. Moving inscrit son intrigue dans la dictature militaire des années 1980 et les expériences clandestines menées sur des enfants. Cette dimension critique, quasi documentaire, est absente des franchises américaines mainstream. Enfin, l'esthétique : pas de costumes voyants ni de double identité codifiée. Les héros coréens s'habillent comme tout le monde, vivent dans des appartements ordinaires et ne changent pas de voix en revêtant leur cape. Cette banalité visuelle renforce l'idée que le surnaturel n'est qu'un révélateur du social, appliquée à The Wonderfools, cette grille d'analyse montre que la série reprend les codes, héros maladroits, pouvoir vécu comme une nuisance, ancrage local – mais sans la profondeur historique ni la construction psychologique qui font la force du genre en Corée.
Le postulat était pourtant excellent. Stan Lee avait le talent de créer des personnages bancals, faillibles, avec de vrais problèmes de thune ou d’isolement social. Yoo In-sik voulait insuffler à The Wonderfools une énergie rappelant ses souvenirs d’enfance, ces après-midi passées devant Les Goonies ou Indiana Jones. Ces intentions apparaissent par moments dans la série, notamment dans le soin apporté à l’esthétique rétro de 1999 et dans la galerie de héros empotés. Mais les intentions ne suffisent pas, surtout quand l’intrigue patine et que l’émotion laisse place à l’ennui.
Ce qui reste de The Wonderfools, une fois la dernière image passée, ce n’est pas la trame alambiquée ni les explosions spectaculaires. C’est le sourire de Park Eun-bin dans ses plans les plus simples. C’est cette scène où son personnage, dépassé par sa téléportation involontaire, atterrit dans une ruelle, se relève et éclate de rire avant même de comprendre ce qui lui arrive. L’actrice improvisait beaucoup, selon ses propres aveux : « à cause du caractère unique des situations ». Ces moments de grâce volée donnent au spectateur l’impression de regarder, malgré tout, une vraie artiste à l’œuvre, plutôt que le résultat d’une machine à blockbuster sous influence.
The Wonderfools est une déception à la mesure de l’attente qu’elle avait suscitée. Pas un navet, trop de talents en présence pour ça. Mais un gâchis : une bonne idée mal servie par une écriture hésitante, des effets spéciaux envahissants et un manque d’ambition narrative. il confirme à mon sens la baisse de qualité globale des dramas coréens a vouloir se calquer sur des modèles americains et perdre cet esprit particulier qui faisait sa force et son attractivité.
Park Eun-bin méritait mieux. Et nous, public de ces séries qui s’exportent dans le monde entier, méritons de retrouver ce qui avait fait le sel d’Extraordinary Attorney Woo : l’intelligence tendre, l’écriture ciselée, la grâce dans les silences. Ici, il n’y a que le bruit. Et l’actrice, toute seule, qui court après un scénario qui ne lui arrive jamais à la cheville.