Elle dérange, terrifie, interpelle, interroge, irrite, fascine, divise, hante, perturbe, émerveille… Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, Twin Peaks marque au fer rouge dès lors qu'on prend le temps de lui donner pleinement sa chance.
Tantôt un rêve, tantôt un cauchemar, cette anomalie télévisuelle anesthésie le spectateur, qui ne peut rester insensible (en bien comme en mal) face à cette aura si particulière. Un charme unique qui repose, dans un premier temps, sur une perversité ambiante contrebalancée par l’omniprésence d’un soap des plus savonneux : un équilibre pour le moins dangereux, à double tranchants bien affûtés, inattendu autant qu’efficace ou, au contraire, éprouvant (tout dépendra de votre sensibilité à l'envoûtement).
Pour celles et ceux qui ont succombés à l'emprise, les excès de loufoquerie des habitants de la ville fictive et l’horreur du surnaturel dont ils sont victimes se mélangent et deviennent rapidement familiers, au point de développer à leur égard, sans forcément s'en rendre compte, une dépendance qui ne cesse de nous pousser à vouloir revenir à la station du shérif Truman, commander une tasse de café au comptoir du Double R ou encore déambuler dans les couloirs du Great Northern Hotel pour tirer au clair la disparition d'un objet de fascination mystique emballé dans du plastique, Laura Palmer.
Ravivée à travers les lignes d'un journal intime, croquée dans les non-dits, esquissée au son des notes enivrantes sous toutes les variations du thème éponyme, Laura est, dans la vie comme dans la mort, au centre de tous les mystères et aucune intrigue n'échappe à son attraction, malgré la distance, les bifurcations, les impasses ou les années, si bien que l'ensemble narratif apparaît comme un autel qui lui est consacré.
Si les fondations se veulent solides, les extensions réalisées peuvent justifier la note associée au présent papier. La sévérité de cette dernière tient au fait que, n'en déplaise aux puristes, la maîtrise de l'entretien du mythe de la victime aux longs cheveux blonds a perdu de sa superbe à force de trop vouloir s'y raccrocher, notamment en levant le voile sur les derniers jours de son existence, et l'étendre (bien) au-delà des frontières de Twin Peaks. De même, le soap se déversera en abondance pendant un temps, avec son lots d'arcs aux consistances et qualité inégales, avant d'être rincé, bien plus tard, par une horreur lente, métaphysique et morbide.
L'équilibre se dérègle. Les plans changent. L'objet mute mais Laura demeure.
Dans la mémoire des âmes endeuillées (mais bien vivantes) de la ville et des forces de l'ordre venues d'ailleurs, toujours prises dans les mailles de la toile tissée depuis le trépas de l'ange déchu, en quête de réponses, préservant ainsi l'attraction du récit, en dépit de ses variations.
Des absences pourront être notées au fur et à mesure de la construction du temple mais, à chaque pierre apportée à l'édifice, ces bâtisseurs, dont le tourment nourrit l'intrigue, deviennent les vecteurs d’une nostalgie addictive (en particulier lorsque l’écriture se montre sans ménagement à leur égard) et d'un engouement prononcé pour cet univers sans pareille qui prend un malin plaisir à nous leurrer.
Le mystère s’épaissit. Les indices troublent. Les questions se multiplient mais l’aura demeure.
Dans notre mémoire, cette fois-ci, où un hôtel surplombant une chute d'eau, une scierie et quelques pins composent une carte postale.
Une seule solution : recommencer.
Pas tant pour comprendre mais pour retrouver.