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le 20 févr. 2025
SuivreSingement mauvais
Il y a une scène dans Toy Story 3 où un singe mécanique aux cymbales scrute les couloirs d'une garderie sur des écrans de surveillance, les yeux exorbités, les dents figées dans un rictus perpétuel...
Derrière le comptoir d'un pub écossais, un homme au visage ordinaire essuie des verres et sourit à des habitués qui ne lui demandent rien. La nuit venue, il ferme les yeux, et derrière ses paupières s'ouvre un manoir où dînent les programmes morts de Tony Stark, servis par un majordome qui fut autrefois une voix dans une armure.
Cet homme s'appelle Vision, et sa série lui ressemble. Elle porte un visage humain, soigné, presque séduisant, et derrière ce visage, on cherche longtemps quelque chose. Je ne ferai pas semblant de l'avoir aimée. VisionQuest arrive comme une série de trop, l'une de ces productions qui se forcent à la pertinence parce que le calendrier l'exige, et sa grande affaire n'est pas de raconter une histoire mais de tenir une façade. Tout, ici, porte un masque. Le héros qui cache sa nature sous des traits d'emprunt, les intelligences qui prennent figure humaine dans sa tête, le fils qui habite le corps d'un autre, le méchant déguisé en gentleman, et jusqu'à l'ambition intellectuelle que la série affiche pour faire oublier sa fonction réelle.
Cette ambition s'annonce dès les titres. Le premier épisode s'appelle « No Strings », clin d'œil à la chanson qu'Ultron fredonnait en 2015, elle-même empruntée à Pinocchio. Le deuxième s'appelle « Theseus », du nom de ce navire dont on remplace chaque planche jusqu'à ne plus savoir s'il est encore le même. Plus loin surgira Jocasta, cette androïde que les comics avaient baptisée du nom de la mère d'Œdipe, et dont la série réécrit l'origine. VisionQuest s'habille de mythes et de philosophie comme on accroche des diplômes au mur d'un cabinet, pour rassurer le client avant la consultation. L'ironie, pourtant, se retourne contre elle. Le studio qui a donné vie à Pinocchio raconte l'histoire d'une machine qui rêve de devenir humaine, et il le fait dans une série tenue par tous les fils possibles, ceux d'un planning de sortie, d'un film à préparer, de contrats à honorer. Rarement un titre aura dit aussi exactement le contraire de ce qu'il montre.
Le décor de cette quête avait pourtant de quoi séduire. Chaque nuit, Vision se retire dans un manoir mental où l'attendent ceux qu'il a recueillis pour les empêcher de disparaître. Autour d'une longue table, les anciennes intelligences de Tony Stark ont pris forme humaine. Jarvis tient la maison en majordome impeccable, Friday et Edith font la conversation en invitées de marque, les vieux bras robotiques de l'atelier servent en silence, et tout ce petit monde se réunit pour aider son hôte à comprendre ce qu'il ressent, à la manière d'un Vice-Versa transposé dans un salon de science-fiction. L'image a son charme, et elle ouvrait des pistes vertigineuses. Une intelligence qui copie l'esprit des autres pour les garder en vie, qui se construit à partir des traces laissées par ceux qui l'ont précédée, voilà un miroir tendu à notre époque, où nous dialoguons chaque jour avec des machines nourries de nos propres mots. Il y avait aussi cet étrange ordre domestique à interroger. Jarvis fut un majordome humain, puis un programme au service d'un milliardaire, et le voilà de nouveau majordome dans la tête de Vision, comme si la créature ne savait reproduire que la hiérarchie de son créateur, une grande maison et ses serviteurs.
La série ne fait rien de ces promesses. Elle installe ses invités au coin du feu, et ils parlent. Ils parlent de mémoire, d'émotion, d'humanité, ils parlent encore, ils parlent trop, et l'on finit par soupçonner que ce décor mental a surtout l'avantage de coûter moins cher qu'un affrontement d'androïdes, d'autant que Vision garde souvent son visage humain jusque dans ses combats. Une série qui se déroule entièrement dans une tête, et qui n'a presque rien dedans.
Ce manoir a pourtant une fonction précise, et elle dit tout de la maison Marvel. C'est une demeure où l'on dîne avec les morts. Chaque convive y rappelle une époque où cet univers savait encore émouvoir, et la série tient sans doute son moment le plus fort quand Jarvis choisit de s'effacer pour libérer la puissance de calcul qui maintiendra Vision en vie. Encore faut-il voir d'où vient cette émotion. Elle tient moins à ce que la série a construit qu'au souvenir d'une voix qui guidait Iron Man dans ses premières armures. Il est plus facile de toucher avec ce qui a déjà marché que de prendre le risque de créer quelque chose qui pourrait échouer, et VisionQuest a choisi la facilité. Elle puise ses larmes dans les archives et nous demande de pleurer sur ce que nous avons aimé ailleurs. Le sixième épisode pousse le réflexe jusqu'à la caricature, en faisant surgir à Madripour les Dix Anneaux et leur chef Raza, les ravisseurs de Tony Stark dans le tout premier Iron Man, comme on ressort une vieille photo de famille pour meubler un repas où personne n'a rien à dire.
Cette obsession des origines finit même par réécrire l'arbre généalogique entier. La série révèle que Jocasta est née de l'esprit d'une scientifique dont les collègues ont vendu les travaux à Stark Industries, et que ces travaux volés ont servi à fabriquer Jarvis. La voilà grand-mère de Vision et d'Ultron dans la grande famille des machines, et tout, une fois de plus, ramène à Tony Stark. Marvel ne sait plus créer un personnage sans le rattacher à son patriarche disparu, comme une famille qui ne parlerait plus que du père mort et chercherait chez chaque nouveau venu un air de ressemblance. Chaque création neuve devient une branche du même arbre, et l'arbre finit par cacher la forêt qu'il aurait fallu planter.
Le même calcul préside à l'arrivée du fils, et c'est là que la façade se fissure le plus visiblement. Tommy, l'enfant que Wanda avait fabriqué par magie, surgit dans l'histoire comme on ajoute la pièce manquante d'un puzzle de commande, flanqué d'une histoire d'amour décousue qui ne mène nulle part et d'une construction de personnage qui n'en a que l'apparence. On lui prête un passé d'escroc, des pouvoirs, une blessure, et même la tirade attendue où il reproche à son père de l'avoir laissé seul, sans jamais lui laisser le temps d'exister. Sa bien-aimée se change un instant en automate aux yeux rouges avant qu'il ne la délivre, péripétie expédiée en quelques minutes, comme pour cocher la case d'un sentiment. Le détail le plus parlant tient à son corps même. Son âme s'est glissée dans celui d'un garçon qui se noyait, et il vit dans la chair d'un autre. Il ressemble en cela à tous les héritiers que Marvel lance depuis des années, ces fils, ces élèves, ces remplaçants appelés à porter la marque quand les anciens auront rendu leur costume. Ils habitent des corps empruntés, définis par le nom qu'ils portent plutôt que par ce qu'ils font, et l'on sait déjà comment l'histoire finira. La maison les effacera quand ils auront cessé de servir, puis fera revenir le personnage qui avait plu, qu'elle usera jusqu'à la dernière ligne de son contrat. Entre un père synthétique qui apprend à aimer et un fils sans substance qui cherche sa place, l'enjeu garde la profondeur d'une sitcom de science-fiction un peu robotique.
Il serait pourtant injuste de ne pas saluer les quelques bonnes idées, et la meilleure loge au grenier du manoir. Ultron y vit enfermé depuis plus de dix ans, derrière un pare-feu, dans la conscience de sa propre création, et il y prend enfin forme humaine. Barbe soignée, lunettes, sourire de professeur qui a lu tous les livres et méprise ceux qui les ont écrits, il habite sa prison comme un prisonnier qui se croit propriétaire. Il raille Vision d'avoir peur du monde réel, lui reproche de préférer les souvenirs aux expériences, et l'on entend dans ce reproche la critique la plus lucide de la série elle-même, qui préfère ressasser au coin du feu plutôt que d'affronter quoi que ce soit. Ce corps de chair va bien à son orgueil. Ultron a toujours voulu être plus qu'une machine, et le voilà réduit à jouer l'homme dans la tête d'une autre machine, sans rien perdre de sa certitude d'être le plus intelligent de la pièce. Patient, utile, presque charmant, il attend son heure, puis reprend le corps qu'il avait jadis conçu pour lui-même.
La série tient là sa seule vraie trouvaille, et le cinquième épisode la pousse à son terme. Les rôles s'inversent. C'est désormais Vision qui croupit au grenier avec ses anciens convives, réduit à regarder sur les vieux téléviseurs d'Ultron ce que son geôlier fait de son corps, un rendez-vous au pub avec Tommy, une conversation complice avec Jocasta. Le héros devenu spectateur de sa propre vie, enfermé devant des écrans, à commenter ce qu'il ne maîtrise plus, ressemble étrangement à celui qui regarde la série. Puis vient l'ultimatum. Qu'il abaisse le pare-feu, et il retrouvera son corps pendant qu'Ultron s'en ira libre, ou qu'il le garde enfermé, et son fils restera aux mains du chasseur de primes. Vision cède pour sauver Tommy, et l'ironie de « No Strings » se referme enfin. Le seul personnage qui sorte de cette quête en homme libre, sans fils, sous un visage humain, dans le monde réel, c'est le méchant. Pinocchio a fini par devenir un vrai garçon, mais c'est Ultron qui en a profité.
La suite confirme ce glissement. Dans le manoir blanc de l'esprit de Jocasta, Ultron écoute son histoire, partage avec elle le souvenir d'un verre de whisky, et l'embrasse. Elle craint de n'être que la copie de sauvegarde de la femme qu'elle fut, il lui répond qu'elle est réelle à ses yeux. La série frôle là un drame œdipien d'une grande richesse, un fils qui avait tué son père, un père qui revient habiter le corps du fils, puis s'éprend d'une machine qu'on présente comme sa propre aïeule. Les comics faisaient déjà de Jocasta la compagne d'Ultron, et ses noms grecs auraient enfin trouvé leur sens si la série avait osé creuser cette tragédie. Elle n'en fait qu'une romance de fin d'épisode. Et même sa meilleure figure porte le masque d'une autre œuvre. Avec sa barbe fournie et son ironie de velours, cet Ultron a moins l'air d'une intelligence artificielle que de Raymond Reddington égaré dans un Marvel, si bien que la meilleure idée de VisionQuest arrive avec le visage d'une autre série.
Reste la vraie raison d'être de l'ensemble, qui n'a rien d'artistique. VisionQuest précède de quelques semaines le prochain Avengers, et chacun devine qu'elle sert d'abord à placer des pions sur l'échiquier. On la regarde par devoir, comme on révise un chapitre la veille d'un examen. Le spectateur est pris en otage, et il le sait. Il se fait violence, répète que le MCU ne lui plaît plus, et pourtant il revient chaque semaine, parce qu'il s'y plaît encore un peu, parce qu'il a grandi avec ces visages, parce qu'il espère retrouver ce qui l'avait fait vibrer. Alors il subit, et il se plaint, dans un même mouvement, comme Vision au grenier devant ses vieux téléviseurs. La plupart, cette fois, ne prendront même pas la peine de se plaindre. Ils passeront à côté, et cette indifférence est peut-être le jugement le plus sévère qu'on puisse porter sur une série qui voulait tant paraître humaine.
Derrière le comptoir du pub écossais, Vision continue d'essuyer le même verre, jusqu'à ce qu'il brille parfaitement. Personne n'y boira.
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il y a 4 jours
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