Retour parmi les hommes est le nouveau roman de Philippe Besson. Il est disponible depuis quelques jours à peine, mais j'ai sauté dessus dès son arrivée en librairie. Ce n'est pas peu dire que d'affirmer que j'attendais ce roman avec impatience. Depuis l'annonce de sa publication il y a quelques mois, en fait. Ou même, si on remonte plus loin : depuis dix ans, quand j'ai refermé En l'absence des hommes. Celui-ci est en effet la « suite » du premier roman de Philippe Besson, publié en 2001.

Je pense avoir souvent parlé ici – ou ailleurs – de l'effet que m'avait fait En l'absence des hommes lorsque je l'avais lu en 2001. Avec ce premier roman, Philippe Besson avait pour moi frappé un grand coup et j'ai lu depuis chacun de ses romans avec joie. J'ai rarement été déçu, même si j'ai rarement retrouvé l'émotion ressentie avec ce premier magistral coup d'essai, à part peut-être avec Un homme accidentel et son passage sublime sur la morsure du manque.

Dans En l'absence des hommes, nous suivions Vincent de l'Etoile, aristocrate parisien de seize ans, « né avec le siècle », dans sa découverte de l'amitié avec l'écrivain Marcel Proust, de l'amour auprès d'Arthur, jeune et beau soldat de vingt ans, et de la mort, quand la Première Guerre Mondiale arrache Arthur à son jeune amant. J'avais été bouleversé par cette histoire simple mais dans laquelle Philippe Besson décrivait avec beaucoup de justesse les émois de l'adolescence et la douleur de la perte de l'être aimé.

C'est donc avec beaucoup d'impatience et un peu d'appréhension que j'ai commencé hier matin à lire ce nouveau roman où j'allais retrouver Vincent de l'Etoile, dix ans après ma « rencontre » avec lui. Un peu d'appréhension car c'était un peu comme comme un rendez-vous avec un vieux copain de lycée qu'on n'a pas revu depuis dix ans : il a pu tellement changer que le courant ne passe plus vraiment.

Pourtant, très vite, j'ai été rassuré : le courant allait bien passer. Dès la cinquième page, je suis tombé sur ce paragraphe et j'ai su que j'allais prendre une claque :

Car à la fin, on est forcément égoïste dans le deuil, égoïste et seul ; nul n'est en mesure de nous y atteindre. Certains tentent de s'approcher, d'accomplir des pas dans notre direction, ils cherchent des paroles, des gestes, mais ça ne pèse rien, c'est du vent, du sable. On est là dans la solitude absolue, intouchable.

La suite est du même niveau : c'est juste, c'est fort, c'est du très bon Philippe Besson. Dans son style caractéristique, avec de courts chapitres de trois ou quatre pages, il nous mène sur le chemin suivi par Vincent depuis qu'il a fui Paris après la mort d'Arthur. Le récit est découpé en quatre grandes parties :

- dans « Je parle à des morts ... », nous retrouvons Vincent âgé de vingt-trois ans ; il s'adresse aux deux disparus qui ont marqué ses derniers mois à Paris : Marcel et Arthur, alors qu'il s'apprête à rentrer après sept années d'exil

- cet exil, nous le suivons dans la deuxième partie, « Je suis parti vers des ailleurs ... » : de l'Italie à l'Amérique en passant par l'Afrique, Vincent fuit, se perd, cherche son chemin, se cherche et finit par se poser à New-York avant d'être rattrapé par son passé

- de retour à Paris auprès de sa mère, dans « Le temps a passé sans moi ... », Vincent découvre ce qui s'est passé pendant ses sept années d'absence, il apprend le destin de son père, de Blanche (la mère d'Arthur) et tente de retrouver sa place dans la maison et la ville où il a grandi

- enfin, dans « Je reviens parmi les hommes ... », il découvre le Paris des Années Folles et fait la connaissance de Raymond Radiguet, l'écrivain prodige âgé de vingt ans, qui s'attache très vite au mystérieux et taciturne Vincent.

Chacune de ces quatre parties porte des émotions différentes. On commence par la douleur, l'incompréhension ; on poursuit par la fuite en avant, la perte des repères ; puis, la résignation mêlée d'aigreur ; enfin, c'est une renaissance teintée de mélancolie, la redécouverte de l'amour même si les illusions du premier amour sont oubliées. Chaque fois, Philippe Besson trouve les mots justes ; c'est d'ailleurs sa grande qualité en tant qu'auteur, cette capacité à parler au coeur, à mettre des mots sur des sentiments que nous avons tous connu et de permettre que nous y retrouvions si facilement une part de nous. Un écrivain des émotions, en quelque sorte.

Moi qui avais si peur d'être déçu, j'ai été bouleversé. Je n'ai pas encore trouvé d'écrivain qui parle mieux du deuil que Philippe Besson ne le fait. De même, comment ne pas être ému quand Vincent redécouvre l'amour, fut-il porté à un garçon qui préfère les filles ? C'est juste touchant, beau, avec toujours beaucoup de pudeur et de justesse.

Ce roman n'est pas seulement la digne suite de En l'absence des hommes, c'est son aboutissement. C'est aussi le fruit du cheminement de Philippe Besson sur le deuil et le manque depuis son premier roman, c'est le paroxysme de cette réflexion. Et finalement, même ému comme je l'ai été, je me dis que tout ceci est logique, que ce n'était que la pièce manquante du puzzle, celle qui permet de voir le paysage dans son ensemble et d'être ébloui.

PS : cette critique ayant été écrite « à chaud », quelques heures à peine après avoir tourné la dernière page de ce roman, il n'est peut-être pas totalement objectif. Qu'importe, il m'a au moins permis de décrire ce que j'ai ressenti en le lisant.
ZeroJanvier
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le 12 janv. 2011

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Zéro Janvier

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