Je l'écrivais précédemment, je n'étais pas un enfant, ni un adolescent qui sortait beaucoup, qui cherchait les interactions sociales. Je préférais rester à la maison, à cultiver mon jardin intérieur, sur mon vieil ordinateur sans Internet en 98 ou simplement avec une feuille et un stylo. Je me sentais mieux entouré de livres et de culture. Introverti et créatif, j'étais « dans mon monde » comme me le disaient mes parents ; sur la lune ou sur une autre planète d'après mes professeurs. Après le « Discovery » de Daft Punk, il était difficile dans le top 50 de tomber sur une œuvre qui te fasse à ce point voyager à travers les étoiles, à la recherche de ton monde intérieur. Y avait bien « Blue (Da Ba Dee) » diront les plus moqueurs, sorti en 1999. Mais un autre extraterrestre trustait aussi le haut des charts durant cette période. Il était également de toutes les publicités, j'ai dû l'entendre un nombre incalculable de fois. Sans oublier ce clip où ces êtres venus d'ailleurs nous rendent visite, sans que personne ne s'en rende compte. J'aurais dû d'emblée être touché et pourtant, c'est seulement à partir d' « Hotel » (plus précisément du single « Beautiful », que je préférais à « Lift Me Up », tout simplement car plus... « beautiful » ?) que je commencerais à m'intéresser au nom de Moby. Ne pouvant pas m'offrir directement ce nouvel album (prix oblige), je jetai mon dévolu sur ce « 18 », trouvé dans les bacs d'un Cash Converters (nous achetons, nous vendons, nous troquons) pour moins de cinq euros. (J'ai encore la trace collante de l'étiquette mal retirée sur le boîtier).
C'est mon premier Moby. Forcément, j'y suis plus attaché que les autres. Beaucoup préfèrent « Play » et sans doute que ça aurait été mon cas aussi si ça avait été le premier. Cependant, je continue à penser que ce « 18 » est un aboutissement. À l'époque où « Play » était sorti, le producteur était à deux doigts de laisser tomber, après dix ans de scène et de disques qui n'avaient rien donné. « Play » a tout changé mais il ne s'y attendait pas ; il y expérimentait beaucoup. Alors que pour « 18 », il savait exactement où allait, ce qui avait marché pour le précédent est exacerbé dans un nouveau disque, avec moins de remplissages comme ont pu l'être des titres comme « Guitar Flute & String ». On pourra me rétorquer que ça pue la formule, n'empêche que c'est une formule qu'il maîtrise ici à la perfection. Puis regardez-le avec son scaphandre et son sourire crispé sur la cover ; on ne dirait pas moi et mon mal-être en public ? N'aurions-nous pas visité la même planète Richard Melville ?
« 18 » commence fort, directement avec les trois tubes. Si j'avais pu les entendre plus jeune à la radio sans y prêter grande attention, c'est une véritable redécouverte à quinze ans, qui me révéla deux évidences ; oui, c'est du Moby puisque je retrouve ce que j'appréciais sur « Beautiful » ET j'adore ce que je suis en train d'écouter... Ces boucles qui restent instantanément en tête, ces longues nappes qui les accompagnent et amplifient, embellissent le morceau, ces samples hors du temps dont on entend les petits bruits et les coupes, ces petites touches synthétiques, cette large instrumentation dans un format Pop... Et tout ça sonne pourtant encore si simple, qualité récurrente dans la musique que j'aime. J'avais, comme d'habitude à l'époque, l'impression de pouvoir reproduire ça sur mes programmes de MAO (lui-même a composé ça sur une des premières versions de Pro Tools). J'avais même osé un remix honteux du sample de « In This World ».
On va lui reprocher ici (et aussi dans la suite de sa carrière) de reproduire trop souvent la même formule, mais c'est ce qui marche principalement sur « 18 ». « One of These Mornings » fait la même chose que « In This World » et « In My Heart », à savoir un sample en boucle, des accords, un beat trip-hop et des arrangements qui les subliment. Moby aurait pu le sortir en single que ça aurait marché comme les précédents. C'est aussi le cas des mélancoliques ballades « At Least We Tried » et « I'm not Worried at All », qui n'auraient pu mieux conclure l'album, funèbre et beau à la fois. « Sunday » - qui était le quatrième single dans d'autres contrées – fait tout aussi bien sur un beat et un riff au piano plus dansants. Car le producteur peut s'amuser avec une telle formule, explorer d'autres genres, le lounge sur « Another Woman », le hip-hop sur « Jam For the Ladies », le Gospel sur « The Rafters »... Il est tellement au top de son niveau qu'il peut même se passer de samples et de voix sur « Look Back In »... Et de beat sur le titre éponyme, la mélodie de « 18 » restera pour moi une des plus inspirantes que j'ai pu entendre émanant de clavier synthétique, dont les premières notes finissent par se perdre dans l'ambient à chaque fin de mouvement. Encore une fois, impossible d'atteindre une telle majestuosité sans la maîtrise totale de ses nappes.
Beaucoup de compliments jusqu'à présent mais il y a aussi certaines pièces que je trouve en-dessous, forcément. Principalement celles chantées, par lui ou par d'autres. « Great Escape » ressemble ainsi plus à un break après la lignée de tubes alignés en début d'album. J'aurais pu m'en passer, comme le « Fireworks » rappelant des pistes comme le « Guitar Flute & String » de « Play ». Je sais que beaucoup apprécient l' « Extreme Ways » découvert grâce à la saga Jason Bourne, mais pour moi, quelque chose ne fonctionne pas dans ce mélange de Rock et d'arrangements empruntés sur d'autres titres ; les nappes, le piano sonnent pour moi à côté, le refrain un peu forcé... Mais bon, je vous le laisse, il n y a pas de souci ! Niveau interprétation, il s'en sort mieux sur « Signs of Love » et « Sleep Alone », pas de grands morceaux mais qui ont le mérite de ne pas casser le ton de l'ensemble. Enfin, on aurait espéré mieux de sa collaboration avec Sinéad O'Connor que ce trop long « Harbour », qui ne décolle jamais vraiment de sa contemplation, mais soit, ce n'est pas raté pour autant.
Malgré ses imperfections, « 18 » aura été encore une fois une de ces pierres angulaires dans mon Amour pour la musique. Tout d'abord, pour celle de Moby, pour qui je vouerais par la suite vite une passion, rattrapant les œuvres passées, les B-Sides et autres sorties à venir. Mais si celui-ci m'a appris quelque chose, c'est bien que la musique permet aussi de ressentir ; ces émotions les plus enfouies en chacun de nous, même derrière des samples et des sons synthétiques. Jusqu'à présent, je m'étais surtout intéressé au rythme, aux boucles, à la Dance de la French Touch, mais la musique électronique avait bien plus à offrir. Ouverte sur le monde, extérieur comme intérieur, elle pouvait englober tout ce qui existait, et cette révélation allait élargir mon champ de vision personnel. Ce n'était plus grave d'être triste, puisque la musique pouvait accompagner ce sentiment. C'était même normal, nous ne sommes pas seuls ! C'est cette mélancolie que j'ai continué à rechercher chez l'artiste, la retrouvant souvent, jusqu'à son dernier tube « On Air ». Et c'est aussi pour tout cela que « 18 » restera pour moi supérieur à n'importe laquelle de ses autres œuvres, car la plus jusqu'au-boutiste d'une méthode.