Qu’est-ce que l’indépendance ? Peu importe ce qu’elle est, vive elle. Mantra, mojo qui sied le mieux au deuxième et dernier album en date de Geese, groupe new-yorkais de la scène sous-terraine. De quoi en faire frémir et sourire, juste par leur implantation géographique, plus d’un auditeur en quête de nouveauté. New York étant le berceau des Beastie Boys pour les plus rap, The strokes pour les plus rocks ou Sinatra pour les plus vieux. Geese eux s’inscrivent à la croisée des mondes avec leur prodigieux 3D country, opus décapant, rocambolesque et supra innovant. Quand sur leur premier album studio Projector, le groupe se drapait d’une coiffe hirsute Post Punk, tout en arborant de manière presque prémonitoire des éléments de l’Art Punk pour rappeler qu’il ne produirait pas de la musique issue des mêmes vieux pots que The Cure ou Talking Heads. 3D country sorti mi-2023 escamote le groupe sur les plus hautes collines Texanes et surplombe un nombre colossal d’artistes établis ou prometteurs. C’est une leçon d’excentricité, un exercice de style rondement mené et avant tout une résurrection expérimentale de la country qui, quoi qu’un peu chancelante, mis à part pour certains Zach Bryan ou MJ Lenderman, était absolument nécessaire.
Les couleurs musicales de la country s’observent visuellement, grâce à sa couverture générée par une intelligence artificielle (aussi douteux ce choix fut-il) dépeignant un cowboy s’écroulant aux abords d’un champignon atomique, mais elles s’entendent aussi dès l’intro 2122. Cameron Winter, leader et chanteur de Geese s’aventure dans le plus vaste spectre vocal que sa tessiture lui permet, effleurant par-ci la voix grave et suave presque rocailleuse d’un joueur d’harmonica d’un roman de Steinbeck, puis par-là d’une voix nasillarde qui flirte avec l’absurde. Prise de risque assumée et récompensée par un rendu musical final renversant. L’orchestration, elle, accompagne le vocaliste de manière tout aussi déroutante, des breaks de batterie en veux-tu en voilà, des sections frénétiques de guitares électriques puis une simple guitare à résonnateur.
Rien, au grand rien, n’est prévisible dans l’intro, dès que l’auditeur pense reprendre ses esprits il se voit jeter dans une cacophonie expérimentale inattendue. De ce fait, Geese signe l’une des meilleures intro de la décennie par son énergie et fait figure de showroom pour un album entier de surprises et de bonnes idées. Par ailleurs, la piste se rapprochant le plus de l’intro précédemment décrite ne se trouve qu’à mi-trajet du voyage aux confins des plaines de 3D country et se nomme Undoer, une chanson absolument grandiloquente et progressive par ses deux premières minutes tranquilles aux allures jazz. Attitude laissant apercevoir un summum musical gratifiant au possible, en incrémentant l’instrumentation de batteries de plus en plus présentes et pesantes l’auditeur se doute de l’orage musical et vocal qui l’attend, à l’image de Science Fair par Black Country New Road. Cameron Winter vomit ses tripes en criant « It was all you » et tire même vers la folie lors du deuxième refrain où les ambiances les plus audibles prennent la forme de rires frénétiques et angoissants. Rires appuyant la composition déconstruite des refrains. Undoer signifiant littéralement la déconstruction de soi.
Geese s’abandonne aussi aux thématiques anarchistes et rebelles du rock et du punk des grandes heures en octroyant une piste entière à la critique des dogmes religieux par le prisme des croisades. Assez ironiquement la piste commence par des applaudissements comme pour glorifier les dires à venir du narrateur. En tournant en dérision le prosélytisme de certaines religions contemporaines ou déchues « So lay down your fathers and let you in the lord », il crée un narrateur ubuesque et méprisant « Everybody is born bleeding/But in my armor, I am a Man » qui est prêt à tout sous l’égide d’un combat qui supplante même la vie sur terre sème chaos et violence autour de lui « I get more faithful every fist I make ». La concoction musicale et narrative est parfaite et sert un discours indépendantiste et pacifiste actuel.
Tout n’y est pourtant pas politisé sur ce disque, c’est un album d’effrontés musicaux et culturels certes, mais d’éternels amoureux aussi « I’ve been hit by the bus of love » étant la première phrase prononcée dans l’ode romantique qu’est I see myself qui traite de l’amour passionnel dont le narrateur fait l’étalage tout au long de la piste en criant « I see myself in you ». Un double sens clair, l’un étant que le narrateur semble percevoir certaines des qualités qui lui sont propres en la personne dont il est amoureux ; l’autre étant à la connotation ouvertement sexuelle.
Le choix narratif de 3D Country de conter une histoire à travers un narrateur complétement détaché ou presque de Geese permet une liberté thématique et musicale on ne peut plus cohérente comme sur les pistes 3D Country ou 2122, tout en insinuant des discours propres au groupe et à ses idées. L’un des pinacles musicaux étant la musique éponyme 3D Country retraçant l’histoire d’un cowboy faisant l’usage de substances psychédéliques pour la première et dernière fois tellement le trip eut été intense « What I saw could make a dead man die. ». Consommation de substance initiée par la perte de la femme du narrateur fracturant ainsi l’image de l’homme fort souvent cristallisé en celle du cowboy viril, même personnage qui finira par avouer la dure vérité « It ain’t easy livin’ on my own/It ain’t easy livin’ all alone ». Les images y sont vivaces, crues aux allures d’un tchao pantin entre l’intro du projet et la piste ici décrite « Cutting my brother’s neck/ The day the cowboy cried and I gave up on love/ And you gave up on light, and so began my second life ». Dans sa structure musicale, c’est méticuleusement pensé et articulé avec l’état des lieux scénaristique opéré dans un calme vocal et instrumental clair pour finalement aboutir sur un ultime segment suppliant « Hit me, Hit me motherfucker » qui au départ de la même piste octroyait aux mêmes paroles un stoïcisme caractériel du narrateur.
Le seul point noir à relever, réside dans le séquençage de l’album qui après un rythme équilibré entre folie et ballades recentre son effort vers ces sonorités plus Americana posées. Pistes qui gagnent en prestance et pertinence par leur savante présence au milieu des pistes plus déjantées.
3D Country et Geese par la même occasion réalise un tour de force artistique, narratif et musical dont peu peuvent se targuer aussi tôt dans leurs carrières. C’est un souffle d’air chaud et texan sur une scène indépendante en train de s’émousser. Mais surtout, c’est un disque d’émancipation culturelle et musicale comme il ne s’en fait plus. Chapeau bas à ce groupe, qui sans concession aucune, ravit l’âme du chien fou absolument inhérente à la musique indépendante.