C’est à l’occasion de l’écoute d’une sortie récente de Three Extended Pieces for Four Pianos de Julius Eastman que j’ai découvert Unjust Malaise, paru en 2005 chez New World Records, qui compile sept pièces de Julius Eastman interprétées notamment par lui, de 1973 à 1981 : outre les trois pièces pour quatre pianos, « Evil Nigger », « Gay Guerrilla » et « Crazy Nigger », on y trouve le saisissant Stay On It, le plus expérimental If You're So Smart, Why Aren't You Rich?, sorte de collage sériel, et la splendide pièce pour dix violoncelles The Holy Presence of Joan d'Arc, accompagnée de l’incroyable Prélude à cette pièce, chanté a cappella par Julius Eastman ; on entend encore la voix d’Eastman dans la présentation qu’il fait au public du concert donné à la Northwestern University, où ont été données les trois pièces pour quatre pianos.
Ce disque est une claque : il donne à entendre en même temps l’égale puissance et la variété formelle du minimalisme – ou du post-minimalisme – d’Eastman. Il fait découvrir un compositeur qui exprime à un point incandescent l’urgence d’un discours qu’il veut donner à entendre, dans ce qui s’apparente à une performativité politique de la musique. Il faut l’entendre déclamer le fascinant Prelude To The Holy Presence Of Joan D'Arc, près de 12 minutes de litanie sur un texte minimal lui aussi :
Saint Michael said, Saint Margaret said, Saint Catherine said
“When they question you, speak boldly, Joan. Speak boldly now.”
avec des intercalations de « They said », « He said », « She said » (où le she peut désigner les deux saintes évoquées ou Jeanne d’Arc entendant ces voix). La répétition presque hypnotique de cette litanie la transforme en geste musical, où la voix d’Eastman oscille entre incantation et proclamation politique.
Il y a quelque chose d’émouvant d’entendre la force de la voix, de la musique et de l’interprétation (comme chef d’orchestre, pianiste, chanteur) d’un immense artiste ayant terminé sa vie dans la rue et laissé dans l’oubli pendant de longues années, dont une grande partie de l’œuvre écrite a été perdue : ce qui reste de lui en fait un géant.