C’est en Europe que sera sortie des limbes une œuvre massive, majeure, mais négligée, de l’Américain Julius Eastman, Three Extended Pieces for Four Pianos. Compositeur et pianiste reconnu de l’école new-yorkaise des années 1970-1980, ce militant noir et gay a vite perdu le prestige qu’il avait gagné par sa musique en raison de la mauvaise réception de la radicalité politique et queer de ses performances, perçues comme des provocations. Il finira dans la rue, mort anonyme et longtemps oublié.
Depuis l’enregistrement historique de 1980, réalisé live lors du concert donné à la Northwestern University, où Julius Eastman était un des quatre pianistes à interpréter son œuvre (qu’on trouve dans le disque Unjust Malaise chez New World Records, paru en 2005), ces trois œuvres pour piano, « Evil Nigger », « Gay Guerrilla » et « Crazy Nigger », n’avaient jamais été enregistrées ensemble avant cette édition publiée en 2021 chez Sub Rosa (Bruxelles). Elle est l’enregistrement d’une interprétation publique réalisée en 2019 par des pianistes européens (un Belge d’origine autrichienne, Stephane Ginsburgh, et trois Français, Melaine Dalibert, Nicolas Horvath, Wilhem Latchoumia)*.
Leur interprétation est un superbe hommage à la puissance créatrice d’Eastman et si l’on sent bien une différence entre la rageuse interprétation de 1980 et celle de 2019, moins frontale et plus architecturée, cette dernière fait aussi ressortir l’incroyable richesse harmonique et rythmique de l’œuvre, au-delà de l’urgence et de la tension que manifestait la première performance.
J’ignore la logique de l’ordre des pièces dans le disque, qui place « Crazy Nigger » avant « Evil Nigger » et « Gay Guerrilla », alors que, lors du concert de 1980, elle était donnée en dernier. Mais peu importe : si Eastman, comme il le dit dans sa présentation du concert où il jouait cette pièce, conçoit ces trois pièces dans une logique de « musique organique », au sens où il considère que chacune reprend toute l’« information » des deux autres, chaque pièce a un son et une forme spécifiques. Aussi bien la version initiale que celle de 2019 sont pour quatre pianos, mais il faut préciser que Julius Eastman, dans la même présentation, indiquait que le nombre et la nature des instruments pouvaient varier – il suggérait même la possibilité d’une version pour dix-huit instruments à cordes, par exemple. Cette musique répétitive, jusqu’à l’obstination, jusqu’à la saturation, déploie, par la reprise décalée d’une cellule initiale entre les différents pianos et par sa superposition progressive à d’autres cellules, un champ mouvant de timbres, de motifs, de rythmes et de dynamiques, où la densification transforme la répétition en tension structurelle.
Eastman maitrise l’art du collage et de la ritournelle, ces motifs dont on se dit qu’on les a déjà entendus, qu’on les reconnaisse ou non. Ainsi perçoit-on, dans « Gay Gerrilla », un air qui, dès la première écoute, semble bien venir d’ailleurs et qui s’avère être un choral de Martin Luther, « Ein feste Burg ist unser Gott », comme on croit bien entendre un glas dans « Crazy Nigger » ou un marteau dans « Evil Nigger ». Ce jeu des références n’est pas anodin, quand un choral protestant, un son funèbre ou le martèlement de coups sont intégrés dans des pièces dédiées à des minorités opprimées. Eastman semble illustrer ce que disent Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux de la ritournelle, qu’ils conçoivent comme un agencement qui trace ou installe un territoire, puis peut se déployer vers l’extérieur dans un mouvement de déterritorialisation.
Les titres ne sont pas des étiquettes provocatrices : ils obligent à entendre les structures répétitives de la musique à travers la violence historique des mots et de ce qu’ils charrient d’horreur. En écoutant ces pièces, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à deux militant·es des droits bafoués, ceux des noirs et des gays, des femmes et des lesbiennes, en m’étonnant que ces trois-là ne se soient pas rencontré·es ; et je me demandais ce que se seraient dit l’autrice lesbienne des Guérillères, Monique Wittig, l’auteur noir homosexuel Baldwin, qui savait clamer (cf. le documentaire de Raoul Peck) « I’m not your Negro », et Julius Eastman, l’auteur de ces pièces sur les « Niggers » et de cet appel à une « Gay Gerrilla »...
* L’absence d’enregistrement ne veut pas dire absence de nouvelle interprétation. J’ai pour ma part eu le plaisir de découvrir « Evil Nigger » fin 2025 à Bruxelles, dans une pièce chorégraphique de Calixto Neto, Bruits marrons, interprétée par la pianiste et danseuse Omar Gabriel Delnevo dans une prodigieuse performance réalisée sur un unique piano – et je ne signale cela que pour pouvoir leur rendre hommage !