Cette fois, c'est sûr : la fête est finie.


Basta. On est en 1970 et plus rien n'est comme avant. On le savait déjà depuis le fameux concert des Stones à Altamont en 69, mais avec ce disque inaugural de Black Sabbath, on ne se contente plus de le savoir. On le dit tout net et on le grave sur vinyle : plus possible de se disjoindre encore les neurones avec les illusions hippies. D'ailleurs a-t-elle jamais eu lieu cette foutue fête ? Ceux qui croient l'avoir vécue ne s'en rappellent pas, certains ont vaguement entendu des bruits, mais ils n'en sont pas sûrs. Et pour fêter quoi, en plus ? L'abolition des hiérarchies sociales dans la communion flower power, voire je-t'aime-dans-le-seigneur ? Ben voyons. L'ascension spiritualiste horizontale made in India avec Gourou Danlku ? Re-ben voyons. La libération sexuelle en vue du grand orgasme cosmique et intergalactique ? Re-re-ben voyons. Etc. Toutes ces conneries ont fait leur temps.


Non z'amis z'hippies, la vie n'est pas une longue farandole de jeunes filles diaphanes (venues de tous les coins de la terre (dansant pieds nus dans leurs robes blanches (avec plein de jolies fleurs de toutes les couleurs dans les cheveux (et tous les super copains de la communauté qui les attendent près d'un grand feu de joie (en train de jouer de la guitare folk (ou de rouler des petits joints d'herbe marocaine (avant de reprendre leurs travaux de macramé (qui seront vendus le jour du marché (et dont les bénéfices seront reversés à une association de lutte contre la faim dans le monde (sauf si la communauté en a l'usage pour subvenir à ses propres besoins (modestes mais néanmoins très réels (et vu ce qu'ils ont vendu cette semaine ça risque d'être foutrement nécessaire (comme chaque semaine depuis des mois d'ailleurs))))))))))))). Assez !! Assez de ces niaiseries. C'est pourtant pas dur à comprendre : le monde est un putain de merdier semi-fangeux et va falloir apprendre à vivre avec.


Y en a qui vont prendre cher. On se rhabille, on déguerpit vite fait, et évitez de traîner par là. Vu la tronche de la meuf sur la pochette, il se peut que ça craigne un tantinet dans pas longtemps. Pas l'air d'être là pour faire la farandole, la meuf. Cette pochette... Rien que ça, tout est dit. Tirez-vous jeunes filles florales ! Celle qui vous regarde veut vous enterrer vivantes. Dès l'instant où la pointe rigide du saphir pénétrera le noir sillon du vinyle, vous comprendrez votre douleur. Car ce disque sonne comme les trompettes de la mort, comme le premier fléau de l'Apocalypse, le début de la fin des haricots. Les quatre affreux, responsables de l'affaire, vont se charger d'imprimer fissa l'énoncé du principe de réalité dans les cerveaux tout mous de la génération peace & love. Dorénavant, c'est war & hate.


A l'orée des années 70, trois mouvements rock se singularisent en durcissant méchamment le ton. C'est pas compliqué, musicologiquement parlant, trois groupes séminaux à retenir : Led Zeppelin, Black Sabbath, The Stooges, qui radicalisent le propos. Donc, le hard, le metal, le punk. Le hard durcit le blues, c'est du heavy blues au fond (Led Zep, puis AC-DC, etc.). Un genre qui sent la bière, le sexe et la sueur, qui fait preuve d'une gourmandise incessante à l'égard des choses de la vie, une appétence pour la jouissance. Le punk, encore foetal, n'en est qu'au pré-punk (Stooges, Ramones, etc.). Mais l'idée punk est bien là, évacuant le blues, vaincu par la vitesse et l'âpreté urbaines. Un genre qui suinte la frustration adolescente, l'agressivité rentrée, retournée contre soi, automutilatoire. Quant au metal, il vient tout juste de pointer son blaze, avec ce disque de Black Sabbath justement. Et là, c'est encore une autre affaire. Car ces gonzes inventent carrément le genre. D'où l'extrême importance de la chose, voyez.


Récapitulons. Jimmy, Iggy, Ozzy sont dans un bâteau... Personne ne tombe à l'eau (certes, ça viendra plus tard), mais en 69-70, ils s'apprêtent à déclencher un boucan total. Le premier Black Sabbath est au metal ce que le premier Stooges est au punk, ou le premier Led Zep au hard rock : les tables de la loi ! Aucun de ces disques n'est parfait, ni complètement abouti, aucun ne réussit à exprimer de bout en bout le genre qu'il porte encore en gestation. Mais chacun est originel dans le sens où, après eux, les musiciens comprendront la nécessité de changer radicalement leur angle de tir. Et à partir de là, bizarrement, on verra de moins en moins de hippies... avec leurs toges à fleurs et leurs sandales en cuir (les orteils aux avant-postes). Certains finiront par prospérer dans le monde de la finance ou de la politique, mais avec une toute autre tenue et animés par des motivations nettement moins communautaires...


Bref. Le disque est magnifique. Les morceaux alternent entre le bon et l'excellent. Le premier (intitulé « Black Sabbath ») est un monument à lui tout seul. Un riff aussi simple qu'efficace, qui envoie d'emblée la célèbre quinte diminuée en direction de toute la métallurgie sonique du futur. Du doom avant l'heure ; le groove est lent, pesant, plombant. Oui, le groove ! On ne dira jamais assez à quel point Tony Iommi est un groover de première, malgré ses phalanges en moins et sa technique guitaristique limitée. La voix d'Ozzy est juste là où il faut, c'est-à-dire quelque part entre l'asile et le purgatoire. Les petits malins pourront toujours faire remarquer que la quinte diminuée est aussi l'une des trois blue notes du blues (avec la tierce mineure-majeure et la sixte majeure), mais l'usage qui en est fait ici n'a aucun rapport avec la fonction qu'elle remplissait au sein du blues, où elle n'était qu'une note de passage, jouée l'air de rien. Là elle est affirmée pour elle-même, directement et à découvert, sans faire transition vers quoi que ce soit d'autre. Les théoriciens de la musique des XIVème et XVème siècles la prohibaient. Marrant, ces mecs lui attribuaient un sobriquet pré-heavy metal : « diabolus in musica ».


Ce qui nous amène illico à cette remarque finale et rigoureusement démonstrative, bande de petits marioles. A savoir que la figure du diable dans le metal marque un tournant irrévocable par rapport à celle que véhicule le blues. Le diable du blues est un gros farceur et un jouisseur dans l'âme, jamais le dernier pour la déconne, sentant le sexe à des kilomètres. Alors que celui du metal est sombre, ténébreux, glacial ; genre le dernier qui l'a vu sourire n'est pas revenu pour raconter. Satan himself, débarqué de l'enfer pour châtier l'humanité et distribuer des bourre-pifs. Black Sabbath en dresse un portrait fondateur (exceptées peut-être les paroles, sombres et cyniques, de « Sympathy For the Devil » en 68).


Si chaque époque a le diable qu'elle mérite, depuis 1970, manifestement, il semble qu'on ne mérite pas mieux. Voilà le vrai point de départ de la généalogie du metal et de tout son cirque caricatural. Ce n'est que le début, Satan is here to stay. On va se taper 40 ans de musique aussi géniale et inventive que son imagerie est clownesque. Et c'est Black Sabbath qui ouvre les hostilités.


Les tables de la loi, on vous dit.

Pheroe
9
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Le 30 novembre 2014

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