Je dois avouer ne pas avoir aimé Hackney Diamonds : la production d’Andrew Watt, trop moderne, trop brillante, me paraissait mal adaptée à la musique des Stones, à leur « essence », et le fait que certaines chansons étaient indiscutablement bonnes passait au second plan derrière un désir de plaire que je trouvais indécent à ce stade de la « carrière » du groupe. Je n’attendais donc pas grand chose de Foreign Tongues, toujours produit par Watt, et annoncé comme une sorte de « confirmation » de la vitalité regagnée par MM Jagger, Richards et Wood. Pourtant, dès l’intro virulente de Rough and Twisted, il est difficile de faire la fine bouche : il s’agit d’un bon gros rocker stonien, nerveux, brut, immédiat, déployant une énergie qui rappellerait presque les grandes années du groupe. Et ce qui surprend encore plus, c’est bien que la suite, la plupart des treize chansons – parfois un peu trop longues avec leurs 4 minutes en moyenne – ne vont pas démériter non plus. Et tendent à démontrer que, ayant même dépassé l’âge où la plupart des groupes se contentent d’administrer leur légende, les Rolling Stones continuent d’avancer comme s’ils avaient encore quelque chose à prouver.

Foreign Tongues a été enregistré pour l’essentiel dans un nouveau bloc de sessions londoniennes, menées tambour battant, dans un format « groupe », en privilégiant les premières prises, ce qui s’entend clairement et fait la différence avec l’album précédent. Il contient néanmoins quatre morceaux datant des sessions de travail de Hackney Diamonds ou de sessions immédiatement voisines : Rough and Twisted, In the Stars, Covered in You et Hit Me in the Head ce dernier ayant un statut à part puisqu’il a été enregistré à Los Angeles avec Charlie Watts avant sa mort. Foreign Tongues sonne de toute manière comme un « vrai disque », homogène et mû par une énergie commune, et Watt doit être félicité pour avoir réussi cette assemblage, qui sonne parfaitement naturel.

Le titre de Foreign Tongues a quelque chose de très stonien dans sa relative opacité. Il renvoie à un vers de Rough and TwistedTeach me all those foreign tongues » – enseigne-moi toutes ces langues étrangères), mais peut aussi rappeler ce que les Stones ont toujours été : des Anglais fascinés par des langues qui n’étaient pas les leurs, les langues du blues, du rock’n’roll, de la country, de toute une Amérique musicale rêvée, pillée, avant d’être réinventée. Ces « langues étrangères », ce sont aussi peut-être les langues du désir, du mensonge, de la politique, de la séduction, toutes symbolisées par le fameux logo du groupe : tous ces registres dans lesquels Jagger et Richards continuent de se promener avec une insolence improbable vu l’âge de nos lascars.

La pochette, signée par le peintre new-yorkais Nathaniel Mary Quinn, et l’une des plus passionnantes proposées par les Stones depuis longtemps, prolonge cette idée. Elle fusionne Jagger, Richards et Wood en une seule tête composite, déformée, grotesque et fascinante. Car les Stones ne sont plus depuis longtemps des individus, mais une seule créature, un vieux monstre de rock devenu autonome. Et puis, on aime le fait d’éviter le « portrait », de préférer un visage mutant, laid, qui rappelle ce qui devrait être un évidence : la meilleure façon de vieillir en restant « rock » est de ne surtout pas chercher à paraître respectable !

On l’a déjà dit à propos de Rough and Twisted, les Stones choisissent cette fois la frontalité. C’est particulièrement audible sur Hit Me in the Head, autre sommet du disque – ma chanson préférée après quelques écoutes : une pure crise de nerfs, très punk (eh oui !), expédiée à la gueule de l’auditeur. Le morceau dégage une énergie presque inconcevable si l’on pense que ces gens sont des octogénaires ! Dans le même esprit, Divine Intervention transforme l’apocalypse en boogie rigolard, retrouvant un vieux réflexe "stonien" consistant à regarder le désastre ambiant avec un sourire goguenard… comme si on était encore au début des seventies.

Mais ce qui donne de l’épaisseur à l’album, c’est la manière dont il insère, au centre de cette énergie étonnante, des morceaux plus obliques, parfois même politiques. Mr. Charm est le plus stupéfiant : porté par des trouvailles mélodiques rafraîchissantes, il s’agit d’une satire acide, drôle et agressive à la fois (certains la disent adressée à Elon Musk…). Ringing Hollow est un titre country traditionnel, plutôt triste, le morceau que Keith Richards a lui-même relié à sa déception devant l’Amérique contemporaine : pas un titre « politique » (les Stones ont toujours pris garde de ne froisser personne), mais quand même un regard désabusé sur un pays qui fut longtemps l’horizon fantasmatique du groupe, et qui semble aujourd’hui « sonner creux ».

Autour de ces « grands morceaux », qui pourront faire partie de l’héritage des Stones, pas mal de chansons intéressantes : Jealous Lover rappelle – sans faute de goût excessive – les fantômes de Miss You. Never Wanna Lose You et In the Stars tirent davantage vers un rock-pop ouvertement mélodique. Et, incroyablement, la rituelle « ballade de Keith » est tout à fait réussie : Some of Us a tout bon, atmosphère crépusculaire, voix usée mais fraternelle, vulnérabilité. Le poids des années est là, mais pas le naufrage.

Quant aux deux reprises du disque, elles dessinent un contraste intéressant : le You Know I’m No Good d’Amy Winehouse est un hommage que l’on ne peut qu’apprécier à une immense artiste, mais souffre inévitablement de la comparaison avec son modèle ; à l’inverse, la conclusion sur Beautiful Delilah fonctionne mieux comme salut aux origines, retour à Chuck Berry, manière de boucler la boucle sans solennité excessive. Dans le plaisir.

Foreign Tongues s’avère donc un album vif, drôle, cabossé, parfois mordant, mais surtout régulièrement excitant. Il est porté par un niveau d’énergie qu’on ne trouve pas souvent chez des groupes ayant trente ans de moins. Ce qui me réconcilie – au moins temporairement - avec eux : à quatre-vingts ans passés, les Stones ne jouent pas les jeunes, ils continuent tout simplement à faire du rock.

[Critique écrite en 2026]

https://www.benzinemag.net/2026/07/11/foreign-tongues/

Eric-Jubilado
7
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le 11 juil. 2026

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