Y’a des jours, j’vous jure, où tout va de travers. Vous avez beau vous butter face à un roman de Pratchett, aucun sourire ne s'épanouit. Vous ne bouger pas de chez vous, une mélancolie vous accable comme une chape de plomb. Une colère gronde loin en vous, comme l’écho d’un simple « ploc » qui se répète au fond d’un puits creux. Ce cafard vous irrite, il se répercute sur les autres sans même que vous le vouliez. Les excuses ne changent rien. Tout ce que vous souhaitez, dans ces moments, c'est vous retrouver seul, chercher la raison du pourquoi, forer ce chagrin à la con, le déraciner de votre poitrine pour retrouver un brin de causette et de sourire. Mais rien à faire, vous bataillez en vain. A partir de là, deux solutions s’offrent à vous : 1) laisser le temps faire son œuvre, espérez qu'une bonne nuit de sommeil viendra colmater les petites fissures ; 2) vous plongez corps et âme dans l'écoute de Ghosteen.


Evidemment, je suis persuadé que d’autres albums pourraient avoir cet effet curateur. Or, pour moi, celui-ci possède une résonance particulière. Sa beauté est si grande, l’histoire de sa création si forte (perte d'un fils), que je peine à l’écouter en faisant autre chose à côté. Lorsque je le lance, j’ai pour habitude de poser mes mains contre ma poitrine, de m’allonger, de fermer les yeux, puis de partir. M’exiler d’une bonne distance de mes problèmes durant une petite heure. Ce qui, lorsque l’on est affublé d’un caractère hyperactif, n’est pas chose aisée. Faire le vide. Calmer le tumulte. Se concentrer sur sa respiration et laisser les émotions nous assaillir, dresser dans le sable de notre imagination les paysages qu’imprime une musique aussi évocatrice. Peu d’artistes sont capables d’une telle prouesse. A mes yeux, seul Nick Cave y parvient avec une telle évidence.


Ghosteen emprunte le chemin des contes. Celui des forêts enchantées, des sentiers noyés dans la brume, des clairières où les lucioles remplacent les étoiles. Un monde peuplé d'êtres invisibles qui veillent dans l'obscurité pour éviter que l'on s'y perde. A l'image des grands poètes romantiques, Cave ne chante pas son deuil frontalement, il le métamorphose en légende. Il recoud ses blessures avec des fils d'argent, laissant peu à peu la lumière infiltrer les cicatrices. Au sein de sa musique, la douleur ne disparaît pas vraiment, elle apprend simplement à rayonner autrement.


Sa voix participe tout entier à ce miracle. Rocheuse, prévenante, polie par les décennies qui se sont écrasées comme les vagues contre la digue. La voix d'un homme qui a beaucoup perdu, beaucoup vécu, beaucoup aimé, beaucoup chanté. Celle d'un vieux barde qui aurait déjà traversé toutes les histoires possibles et qui reviendrait aujourd'hui nous transmettre ce qu'il lui reste : un grain de sagesse, beaucoup de courage et une résilience que rien ne semble pouvoir entamer.


Jamais l'homme ne sera aussi poignant que par la simple compagnie d'un piano. Quelques notes suffisent pour nous glacer l'échine. Tout comme sa voix, elles tremblent. L'album, dans son ensemble, ressemble au calme d'une lamentation enregistrée dans un studio tandis que, derrière lui, ses Bad Seeds semblent invoquer le ciel. L'utilisation des chœurs qui émaillent les pistes achèvent de lui conférer une dimension presque sacrée, comme si plusieurs voix angéliques répondaient à la sienne depuis l'autre côté du voile.


Pour dresser les cartes postales de ce voyage fantasmagorique, Cave peut évidemment compter sur son plus vieux compagnon : Warren Ellis. Toujours à ses côtés, comme une montagne ou le vieux chêne sous lequel on vient se reposer de son labeur. Ses compositions sont encore plus éthérées que sur Skeleton Tree. Après le naufrage vient l'Eldorado. Les rapaces du désert se sont métamorphosés en licornes. Les nappes de violons flottent au-dessus de nous comme des mers de nuages ; Galleon Ship, avec ses réminiscences presque sigur-rossiennes, résume à lui seul cette dimension méditative et contemplative. La dérive prend finalement le pas sur la destination.


A l'évidence, il s'exhale de cet album une infinie délicatesse. Celle d'une main qui caresse les cheveux d'un enfant sur le point de s'endormir pour un très long sommeil. Quand se réveillera-t-il ? Peu importe. Son père attendra. Aussi longtemps qu'il le faudra. Il restera là, immobile, à veiller sur lui. C'est exactement ce que me procure Ghosteen. Je m'y sens en sécurité. Protégé. La voix de Nick Cave devient celle d'un père nous narrant l'histoire de ce galion pourfendant les cieux afin que nous trouvions, nous aussi, the peace of mind.


Lorsque j'ai découvert cet album, je ne l'ai plus quitté pendant près d'un mois, comme les deux précédents chapitres de cette trilogie entamé en 2013. Je pensais pourtant que Push the Sky Away serait celui qui traverserait le mieux les années, celui vers lequel je reviendrais invariablement. Je me trompais. Ghosteen demeure celui qui me renverse le plus. Aujourd'hui, je ne l'écoute qu'à de rares occasions. Non parce qu'il aurait perdu de sa force, mais précisément parce qu'il en renferme une trop grosse quantité. Face à un tel colosse, on ne peut rien faire d'autre que lui consacrer toute son attention. Par respect, d'abord. Par grâce, ensuite. Et parce que tout y coule avec un naturel si désarmant qu'on finit par oublier le travail immense qu'exige une telle (fausse) simplicité.


Avaler cette galette revient à prendre une pastille de mélatonine contre l'amertume. Une fois fondue sous la langue, tout paraît soudain moins lourd. Vos sens s'engourdissent. Certes, les problèmes ne s'éclipsent pas d'un bloc, mais ils reprennent leur juste place : au fond d'un petit tiroir que l'on essaie de rendre le plus hermétique possible. Je chaparde un éclat de lumière à Nick Cave, un morceau de cet esprit migrateur (ce Ghost-teen), juste le temps de souffler la brume.


C'est assez contre-intuitif ce genre de spleen, quand on y pense. On pourrait croire que la comédie serait le meilleur remède, une bonne poilade et on repart, or, la molécule la plus efficace pour faire passer cette vilaine gastro de l'âme, se niche plutôt au sein de la peine des autres. Ceux qui sont parvenus à la dompter, à en extorquer une part de beauté. Le mal par le mal. Moins et moins, ça fait plus que me disait ma prof de math. Bah, si j'ai pas tout bien retenu de son théorème de Thalès, au moins, j'aurai retenu celle-ci, de leçon.

OuaZz
9
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à ses listes Les meilleurs albums des années 2010 et Les meilleurs albums de Nick Cave

Créée

le 24 juil. 2026

Critique lue 5 fois

OuaZz

Écrit par

Critique lue 5 fois

D'autres avis sur Ghosteen

Ghosteen

Ghosteen

9

Eric-Jubilado

6896 critiques

L'homme dans le labyrinthe

L'album le plus marquant de 2019 est aussi celui sur lequel on a le moins envie d'écrire. Car que rajouter aux mots et aux sons que peut produire un homme qui a perdu son enfant ? Et d'autant plus...

le 19 janv. 2020

Ghosteen

Ghosteen

8

Une bouleversante mise en musique de l'intime

Hier soir, Nick Cave and the Bad Seeds offrait une écoute en streaming sur Youtube de leur dernier album : "Ghosteen". Double album concept dont vous trouverez l'explication par Nick Cave himself...

le 4 oct. 2019

Ghosteen

Ghosteen

9

noireau299

77 critiques

Interprétation à Chaud d'un Album Endeuillé: l'Enfant et ses Parents

Welcome to the premiere of the new album from Nick Cave and The Bad Seeds. It is called Ghosteen. It is a double album. Part 1 comprises of eights songs. Part 2 consists of two long songs, linked by...

le 4 oct. 2019

Du même critique

Marty Supreme

Marty Supreme

7

OuaZz

100 critiques

Let

Séparé de son frère, Josh Safdie ne perd pas le nord et maintient son cap à vouloir toujours et encore filmer des paumés qui dream big et trop fort. Marty Supreme, c’est un script shooté à...

le 4 févr. 2026

Une fête sans fin

Une fête sans fin

8

OuaZz

100 critiques

Veridis Quo

Il y a des bandes dessinées qui racontent une histoire, et d'autres qui cherchent à jouer avec vos sens, à ouvrir une trappe sous vos pieds et vous faire goûter au vertige. Une Fête sans Fin...

le 9 juin 2026

The Drama

The Drama

8

OuaZz

100 critiques

Anatomie d'une chute

Posons d’emblée les faits, The Drama va diviser. D’un côté, il y aura ceux qui se délectent de voir un couple aussi mythique battre de l’aile sur grand écran, qui apprécieront le plot et sa gestion...

le 2 avr. 2026