Cette critique fait partie d'une rétrospective complète de la discographie solo de Steven Wilson et ai faite pour être lue avec les précédentes critiques. Aussi, il est mieux de lire celle faite sur Insurgentes en premier lieu.
Retrouver de l’inspiration.
Après un premier album en demi-teinte, Steven Wilson s’attaque à des remasters des plus grands groupes de prog, notamment King Crimson qui, presque insidieusement, redonnera un certain souffle créatif au musicien. Wilson le dit lui-même : « cet album à clairement une aura différente. Je suis vraiment retourné aux racines de mon identité musicale, le rock progressif ». Après un album composé principalement autour du monde, avec des influences très diverses, Wilson retourne dans la ville de son enfance, Hemel Hempstead. Passant d’un hublot d’avion à une fenêtre sur la campagne britannique, des rues mexicaines aux rivières et autres pâturages proches de chez lui, il décide de composer un album beaucoup plus terre à terre et homogène. Steven Wilson est moins connu sous son propre nom que sous le nom de ses différents groupes, logiquement, cela lui permet une plus grande créativité, une plus grande liberté de ton et d’écriture. Il est libre dans les choix des ambiances, des thèmes, des musiciens, tout ce qu’il souhaite entre autres. Il souhaite retourner aux racines de ses racines, plus loin que le Rock Progressif, c’est presque un album de Jazz qu’il souhaite composer : « les gens ont souvent tendances à oublier à quel point le Jazz joue un rôle important dans la création du rock progressif ». Pour lui, ce sont « lorsque des musiciens, qui se cantonnaient à faire de la pop, ont commencé à inclure leurs influences Jazz et Classique que le rock progressif à émerger ». Ainsi, la remastérisassions des albums de King Crimson finissent par prendre le pas sur la création de Wilson : « je ne peux pas assez dire à quel point je suis retourné à l’école en retravaillant les albums de Crimson. Je pensais avoir tout compris, alors que clairement, non. Ce qui est fascinant, c’est qu’il n’y a pas nécessairement beaucoup de strates, il y a quelques choses qui, entre le son des instruments et la manière dont ils sont joués qui donne se son particulièrement chaud, mais avec quand même beaucoup d’espace libre ».
C’est donc sur ces bases que Wilson décide d’entreprendre la création de son deuxième album solo, principalement progressif, avec des incursions vers le Jazz et vers le classique. Cependant, pas question de faire un album lourd avec des guitares. Les morceaux les plus violents seront faits avec des chœurs, et des instruments à vent. La guitare restera au second plan. Exit donc les techniques de production traditionnelle de Wilson, habitué plus au métal.
Réapprendre à écrire.
Le principal reproche fait à Insurgentes était son côté répétitif. Ici, il ne sera pas question de se répéter d’un morceau à l’autre, mais bien de proposer quelque chose de nouveau. Au-delà de la réécoute de Crimson, et de quelques albums de Jazz, Wilson va venir puiser son inspiration vers des compositeurs classiques : Stockhausen pour son côté dissonant, Steve Reich, Philip Glass, Arvo Pärt pour le côté à la fois répétitif mais aussi très évolutif de leur musique. Il va aussi s’inspirer de groupes contemporains au Crimson : Yes, Van der Graff Generator… Mais aussi des films de cette époque ; Kubrick, Hitchcock, David Lynch, Buñuel, Tarkovski… Ce qui explique le côté particulièrement cinématographique de l’album (fermez les yeux et écoutez-le comme s’il s’agissait d’une bande son d’un film pas encore réalisé, tout est là). Dans ce cas, l’album sera sans concession, et sera donc un double album. De même, Wilson se décide de soigner particulièrement ses paroles pour cet album, mettant encore un peu plus sa voix en avant, et décidant d’écrire une histoire avant d’écrire des chansons. Résultats, des morceaux où les paroles jouent un rôle central, autant que la musique. Cette approche n’est pourtant pas constante, certains morceaux sont entièrement instrumentaux (les deux premiers notamment), où quasi instrumentaux (raider II doit y’avoir 1min de paroles pour 24 minutes de morceau, le ratio est quand-même plus instruments que voix).
Ecrire un album concept.
Steven Wilson n’a jamais été très joyeux dans le choix de ses thèmes, mais il y a une constante dans sa discographie : la descente aux enfers. Que ce soit dans Voyage 34, The Incident, ou bien In Absentia, Wilson traite de la descente aux enfers de ses personnages, que ce soit mentalement, ou physiquement. Parfois ils y sont déjà même, et ils continuent de creuser encore. Certains descendent en étant des meurtriers sanguinaires, d’autres en plongeant dans la drogue et autres joyeusetés. Il semble y avoir une certaine fascination pour les tueurs en série, même s’il semble étudier le concept avec des albums qui mélangent à la fois un peu tous les thèmes. La dernière fois que Wilson à abordé cette idée, c’était dans In Absentia, censé être une plongée dans l’esprit d’un psychopathe tuant, manipulant, et d’autres mots en « an », mais avec une balade nostalgique sur un amour perdu avec Trains et une diatribe acerbe sur l’industrie musicale avec The Sound of Muzak. Le thème principal se retrouvait alors diluer dans des messages différents, des ambiances différentes, tant et si bien que, même si les albums sont particulièrement bons, les thématiques semblent encore un peu brouillonnes.
Cependant, avec Grace for Drowning, Wilson semble vouloir se tenir à un album concept avec une thématique unique : la descente aux enfers d’un personnage jusqu’à devenir un tueur en série. Joyeux donc. Au fur et à mesure des pistes, le personnage devient de plus en plus sombre jusqu’au craquage final, matérialisé par Raider II. Basée sur la vie de Dennis Rader, aka le tueur BTK, Wilson explore les potentielles motivations du tueur, en abordant les thèmes de l’amour brisé, de la solitude, de la dépression, de l’obsession, et ainsi de suite. Résultat, un album qui commence doucement, avec des chœurs, des pianos doux, suivis d’un morceau beaucoup plus lourd, Sectarian, un instrumental de 7 minutes beaucoup plus lourdes que l’instrumental précédent, puis une ballade pop-prog avec « Deform to form a star », un morceau électronique/rock avec « No part of me » et une jolie ballade avec « Postcard ». Rien qu’avec ces cinq morceaux, ont à une grande variété de tons, d’ambiance, d’émotions qui manquaient à Insurgentes. Le reste de l’album n’est pas en reste, mention spéciale à Belle de Jour, tellement cinématographique qu’elle à été utilisée dans plusieurs bandes sons de films. Tous les morceaux se suivent avec une grande cohérence dans les paroles, dans les thèmes, dans les arrangements, et suivent une histoire globale, celle d’un amour brisé qui tourne peu à peu à l’obsession et enfin à la métamorphose du personnage principal. Le découpage de l’album montre alors ce changement de face de manière à la fois très symbolique mais aussi diégétique : on change de CD, le personnage accomplie sa transformation. Ce qui permet de nous prendre à revers entre « Remainder the Black Dog », morceau sombre et lourd qui parle de la descente vers la dépression du personnage principale et « Belle de Jour », qui, de manière cinématographique, montrerait la femme du personnage principale vivre sa vie comme si de rien n’était, tout en traduisant l’obsession du protagoniste principal.
Mon avis :
J’ai une relation conflictuelle avec l’album. D’un côté, je le trouve particulièrement bien produit, les compositions sont chiadées et, je trouve, remplie d’émotions, mais de l’autre, je trouve l’album presque « trop » propre. Tout est millimétré, les solos ont tous l’air d’avoir été écrit au poil, ce qui peut être très bien, mais qui empêche d’être surpris. De l’autre, les compositions sont beaucoup plus dynamiques et variées que pour Insurgentes, avec une instrumentalisation beaucoup plus riche et des expérimentations sonores bien senties (mettre une pédale wah wah sur un solo de saxophone, c’est une idée qui à sans doute déjà été faite, mais qui reste excellente quoi qu’il en soit). D’un côté, je trouve que le côté double album est bien, permettant de faire en sorte que l’album puisse être écouté de plusieurs manières, et donc une appréciation différente en fonction des écoutes. Je détaille : un double album, c’est deux CD. Il peut être écouté CD1 puis CD2, CD2 puis CD1, CD1 uniquement, CD2 uniquement… Par exemple, The Wall, la narration prend tout son sens en écoutant les deux albums, mais on peut finir l’histoire uniquement en écoutant le CD1, laissant Pink seul dans son mur, où bien on peut le prendre à l’inverse, et commencer avec un Pink emmuré pour voir ensuite sa descente aux enfers et la sortie du mur. Chez Wilson, c’est pareil, on peut voir les raisons pourquoi le personnage principal devient un tueur, où l’on peut juste voir une descente aux enfers à la suite d’une rupture amoureuse (en écoutant uniquement le CD1) ou bien simplement voir les méandres d’un cerveau malade (en écoutant uniquement le CD2). L’appréciation est donc différente, un peu comme au cinéma, le montage à un sens, et, avec un double album, libre à l’auditeur de suivre l’histoire prévue par l’auteur, où bien de s’amuser à en inventer une nouvelle avec un peu de liberté (on verra que cette approche fonctionne bien avec le support physique, mais qu’elle fonctionne encore mieux avec le support numérique, avec The Future Bites). L’album souffre peut-être du syndrome de la « surproduction », d’un manque de spontanéité dans l’écriture et dans la composition. Je suis presque sur qu’aucun solo n’a été improvisé, mais écrit à l’avance. D’un côté, ça permet une forme de cohérence dans les émotions proposées, avec une œuvre totale, de l’autre ce côté trop propre va presque à l’encontre de la nature même du progressif : l’improvisation. En écrivant cette critique, j’ai réécouté « Red » et « In the court of the Crimson King », et c’était évident : Steven Wilson à beaucoup trop écrit cet album, il manque cette pointe de liberté, cette petite ligne de flute improvisée, ce solo de guitare arythmique… Néanmoins, cela reste un excellent album, mais qui, selon moi, sera tout de même surpassé par son successeur, The Raven That Refused to Sing (and other stories).