Nous arrivons à l’ère du contre-emploi : c’est au cours des années quatre-vingt que Neil Young se mettra à la techno, que Bob Dylan sermonnera son public avec des versets bibliques, et que Lou Reed apparaîtra dans une campagne de prévention en déclarant très sérieusement face caméra :
« Drugs. I stopped. Don’t start. »
« J’ai arrêté la drogue. Ne commencez pas ».
C’est aussi durant cette décennie que tous sortiront leurs plus médiocres travaux. Reed n’étant pas homme à faire les choses à moitié, il débarque dès 1980 avec le très vilain Growing Up In Public, qui pour ma part remporte la palme du pire disque de sa carrière, bien qu’elle soit rudement disputée par d’autres à venir. Growing Up In Public a tout pour plaire : une direction musicale balourde, des écarts vocaux affligeants, et des textes franchement gênants. Non pas que la plume de Reed ne soit plus digne d’intérêt. Seulement il applique aux chansons de Growing Up In Public la même méthode que pour Berlin : il mêle réalité et fiction, et dans un procédé particulièrement malhonnête, fait ainsi passer sa famille pour bien plus maltraitante qu’elle ne l’a été. Lou Reed a conservé de The Bells ses aspects les plus geignards, et s’ils étaient déjà agaçants alors, ici ils tapent sur les nerfs. Mais on se surprend à regretter ses lamentations familiales lorsqu’il essaie de détendre l’atmosphère. Ainsi, sur l’affreux So Alone, il nous fait un sketch sur les relations hommes-femmes digne d’un très mauvais Jerry Seinfeld, et je vous jure, à ce moment-là, on se dit que non seulement il a touché le fond, mais qu’en plus il va y rester. Growing Up In Public est l’œuvre d’un type qui vient d’arrêter le speed et qui essaie de compenser avec de l’alcool, toujours de l’alcool, beaucoup trop d’alcool. Plus tard il admettra, dans un rare instant de lucidité, être embarrassé par le résultat. Il faut croire que Lou Reed a dû réécouter Growing Up In Public une fois l’ivresse passée, car juste après sa sortie il est parti pointer aux alcooliques anonymes.
Extrait du podcast "Lou Reed, le pire d'entre eux", émission complète disponible ici :
https://graine-de-violence.lepodcast.fr/lou-reed-le-pire-dentre-eux-integral