Människobarn
6.7
Människobarn

Album de Dina ögon (2026)

Människobarn, un album qui mérite du temps, à contre courant ! (comme cette critique ?)

Préambule : Autant le dire de suite, ceux qui recherchent de la pop "facile", qui aiment bien zapper les titres en streaming jusqu'à tomber sur la rythmique qui accroche de suite, sur le refrain imparable que l'on retient immédiatement et que l'on fredonne... et qu'on aura oublié aussi vite le lendemain,... Passez votre chemin !

Par contre, si vous avez écouté Steely Dan et Fleetwood Mac en vous disant qu'il y a du génie dans ces compositions, et si vous n'avez pas peur d'écouter une chanteuse semblant raconter en musique les dénominations des articles d'un magasin Ikea, alors bienvenue dans ce qui s'annonce comme le meilleur album "alternative pop" 2026.


Le Groupe : Dina Ögon

Dina Ögon, qui signifie « Tes Yeux » en suédois, naît à Stockholm en 2020 de la rencontre de quatre musiciens que tout, ou presque, rapproche déjà. Anna Ahnlund (chant, guitare), Daniel Ögren (guitare, multi-instruments), Love Örsan (basse) et Christopher Cantillo (batterie) se connaissent depuis des années, gravitant dans les mêmes cercles de la scène indépendante suédoise.

Les quatre musiciens se retrouvent dans un petit studio du nom de « Kvastis » — une maisonnette rouge du XVIIIe siècle dissimulée dans Stockholm — et, sans répétition préalable, écrivent leurs premières chansons directement. Cette spontanéité fondatrice restera la marque de fabrique de leur méthode de travail : intuition avant tout, arrangement ensuite.


Discographie : une ascension fulgurante

Le premier album éponyme Dina Ögon paraît en octobre 2021. Immédiatement plébiscité par la critique suédoise, il attire une attention internationale inattendue lorsque le rappeur américain Tyler, The Creator cite le single « Tombola 94 » parmi ses morceaux préférés de l'année 2022.

En 2023, après avoir rejoint Playground Music, sort "Oas" (Oasis), un disque enregistré en un seul jour dans les conditions du live au Studio Gagarin. L'album (génial) vaut au groupe quatre nominations aux Grammis — les Grammy suédois — et remporte deux récompenses, Album de l'Année et Alternative Pop de l'Année.

"Orion", sorti en février 2024, confirme leur statut d'artistes incontournables. L'album entre pour la première fois au classement des ventes suédois, à la onzième position, et vaut au groupe une nouvelle nomination aux Grammis.


Anna Ahnlund : l'âme du groupe

Si Dina Ögon fonctionne comme un véritable collectif, Anna Ahnlund en est indéniablement sa force gravitationnelle. Chanteuse au timbre habité, elle est avant tout une auteure reconnue bien avant la création du groupe.

Sa langue est le suédois, et ce choix n'est pas anodin dans un paysage musical où l'anglais reste la norme pour qui vise l'international. Ahnlund assume pleinement cette singularité linguistique, consciente que le suédois confère à ses textes une musicalité propre, une phonétique qui se mêle aux arrangements avec une naturelle élégance.

Avec Människobarn, son écriture semble franchir un nouveau palier (ndr : je vais être honnête, je ne comprends rien au Suédois, mais je traduis ce j'ai retiré de mes recherches autour de l'album). Elle y aborde l'amour naissant, la mélancolie douce-amère, la puissance et ses abus, le deuil intime et la condition humaine dans sa fragilité la plus concrète — le tout avec une économie de mots qui laisse résonner chaque phrase longtemps après que la musique s'est tue.


Människobarn : que j'ai pu traduire comme « Enfant humain » — est le quatrième album de Dina Ögon, et de loin leur opus le plus ambitieux. Treize titres répartis sur deux disques vinyle, pour quarante-six minutes d'une pop mélancolique et sophistiquée. En choisissant le format double album à une époque où le single digital règne en maître, le groupe revendique clairement une vision : celle de l'album comme œuvre totale, à écouter dans l'ordre, du début à la fin, sans zapping. Et si je suis passé un peu vite à la première écoute en me disant que c'était un peu "décevant" par rapport à ce que je connaissais d'eux, j'ai développé une envie irrépressible de relancer encore et encore cet album en me laissant progressivement envouté par les arrangements, les subtilités de composition, révélant à chaque nouvelle écoute un petit trésor caché.

Pour ceux qui connaissent déjà les précédents album, le groupe assume une palette pop plus sombre, plus dense, plus adulte.

De l'ouverture philosophique de "Människobarn" au final suspendu de "Hélena", on s'embarque dans un voyage émotionnel complet. J'ai été porté par une musique qui assume pleinement l'héritage de Steely Dan et Fleetwood Mac tout en les digérant dans quelque chose d'entièrement personnel — une pop suédoise qui sent le bois des forêts du Nord, la lumière oblique de l'automne scandinave, et l'universalité de tout ce qui fait qu'on est, simplement, un "enfant humain".


Pour celles et ceux qui aimeraient aller plus loin, j'ai fait un peu plus de recherches car je restais frustré de ne pas comprendre les textes salués par la critique (suédoise principalement) ; je vous propose également quelques arguments reliant Steely Dan, Fleetwood Mac et Dina Ögon :


L'héritage Steely Dan

L'influence de Steely Dan se manifeste principalement dans la sophistication harmonique des arrangements. À l'image de Walter Becker et Donald Fagen, Dina Ögon n'a pas peur des accords étirés, des septièmes et neuvièmes ajoutées, des modulations inattendues qui déstabilisent le confort harmonique sans jamais sacrifier la mélodie. La guitare de Daniel Ögren, souvent traitée avec une légère saturation cristalline, convoque directement l'esthétique de Steely Dan — propre, jazzy, mais toujours subtilement tendue.

La construction des chansons elles-mêmes trahit cette filiation : des introductions instrumentales élaborées, des refrains qui ne font pas exactement ce que l'on attend, des ponts harmoniquement audacieux. Comme sur les grandes œuvres de Steely Dan ("Aja", "Gaucho"), on perçoit ici un souci du détail d'arrangement qui dépasse la simple pop : chaque instrument a sa place, chaque note sa raison d'être.

L'héritage Fleetwood Mac

L'ombre de Fleetwood Mac plane d'une autre manière : c'est l'émotion nue, la voix au centre de tout. De la même façon que Stevie Nicks et Christine McVie ont su incarner des états d'âme complexes — amour, trahison, ambivalence — en quelques mots placés au bon endroit sur un groove imparable, Anna Ahnlund promène sa voix sur les textures rythmiques de Cantillo et Örsan avec une assurance et une vulnérabilité entremêlées qui rappellent directement cette tradition.

On pense aussi aux guitares d'un Lindsey Buckingham, à cette façon de construire des riffs pop qui sonnent simples en surface mais révèlent à l'écoute répétée une architecture complexe. Les tempos mid-groove, la manière dont la basse de Love Örsan et la batterie de Christopher Cantillo se répondent rappellent le fondement rythmique de Fleetwood Mac à son apogée ("Rumours").


Liste des titres et commentaires :

1. Människobarn — « Enfant humain »

La chanson décrit un individu convaincu d'aspirer à la grandeur mais qui, en réalité, écrase ce qui l'entoure. La formule répétée « Är du nöjd nu människobarn ? » — « Es-tu satisfait maintenant, enfant humain ? » — sonne à la fois comme une accusation et une lamentation. Anna Ahnlund y questionne la frontière ténue entre ambition légitime et désir de contrôle, quand l'amour et la liberté dégénèrent en pouvoir. Musicalement, le titre impose d'emblée une couleur : un groove mid-tempo tendu, des harmonies vocales planantes, et une tension dramatique qui ne se résout jamais tout à fait (on est en plein dans les influences décrites plus haut)

2. Du ska va kvar — « Tu dois rester »

Un titre de désir et de retenue. La narratrice implore — doucement, sans éclat — que l'être aimé demeure. Ce n'est pas une scène de dispute mais quelque chose de plus douloureux encore : la conscience qu'une présence est sur le point de s'effacer, et le vertige que cela procure. Ce n'est pas ma chanson préférée de l'album, mais j'adore la fin improbable avec un solo de guitare simple mais limpide que l'on finit par attendre avec impatience à chaque nouvelle écoute.

3. Där huden är tunnast — « Là où la peau est la plus fine »

Un titre d'une grande délicatesse. La « peau la plus fine » est à la fois anatomique et métaphorique : ce sont les zones du corps et de l'âme où l'on est le plus exposé, le plus susceptible d'être blessé ou touché. Le texte explore la vulnérabilité comme condition de l'amour véritable — s'exposer dans ce qu'on a de plus fragile est la seule façon d'être vraiment rejoint par l'autre. La musique démarre par une basse très en avant, j'aime beaucoup le refrain et les arrangements piano/guitare : on est dans la plus pure influence Steely Dan (j'adore).

4. Verdandi — « Verdandi »

Le titre convoque directement la mythologie nordique. Verdandi est l'une des trois Nornes — les Parques scandinaves — qui tissent le fil du destin. Elle est celle du présent, de l'instant qui se déroule. Ahnlund s'en empare pour parler de l'urgence du moment vécu : ne pas laisser l'avenir ou le passé dévorer ce qui est là, maintenant, entre deux personnes. Une chanson sur la pleine présence dans l'amour, avec une dimension presque mystique. Musicalement, c'est très pop, rythmiques guitares (folk+elect) impeccables, un moment plutôt enjoué et sympa...

5. Grå labyrint — « Labyrinthe gris »

L'une des pièces les plus sombres de l'album et l'une de mes préférées. Le gris n'est pas ici la couleur du désespoir mais de l'ambiguïté — une relation qui n'est ni morte ni vivante, qui tourne sur elle-même sans issue. Le labyrinthe est mental autant que relationnel. Musicalement, on retrouve ce mélange d'harmonies vocales (Fleetwood) et ces accords complexes qui refusent de se résoudre (Steely), comme un piège harmonique qui reflète le piège narratif.

6. Du tappa dä — « Tu l'as perdu »

En suédois dialectal et familier (dä pour det, « cela »), ce titre a une oralité immédiate, presque conversationnelle. Il raconte la prise de conscience tardive d'une perte irrémédiable — quelque chose de précieux qu'on n'a pas su garder, une chance qu'on a laissée passer. Il y a de la tristesse, mais aussi de l'étonnement face à soi-même : comment a-t-on pu laisser cela s'échapper ? Je trouve ce titre assez "rigolo", des percus bizarres, un rythme très entrainant, j'y vois un morceau très ironique au vue de la traduction que j'ai pu récupérer ?

7. Margaretas sång — « La chanson de Margareta »

L'un des singles de l'album. Margareta est un prénom suédois traditionnel, porté par plusieurs générations. Ce titre est un portrait de femme — une mère, une grand-mère, une figure disparue ou distante — dont la chanson perpétue la mémoire. Il y a dans cette pièce quelque chose d'un hommage discret, une façon de dire que les femmes ordinaires méritent leurs propres chansons, leur propre épopée. L'arrangement, là aussi, mélange Steely et Fleetwood avec cette rythmique à la guitare très groovy jazz et ces harmonies vocales qui enveloppent le texte avec une tendresse absolue.

8. Orden brann — « Les mots ont brûlé »

Un titre central et fulgurant. Les mots qui brûlent, ce sont ceux qu'on a prononcés dans la colère et qu'on ne peut plus reprendre, ou ceux qu'on a tus trop longtemps et qui ont consumé le lien de l'intérieur. Titre absolument génial, on est complètement enveloppé dans un écrin chaleureux qui mixe une boucle "basse, piano, percus" et des harmonies vocales incroyables. J'ai pensé à l'écoute aux harmonies de voix bulgares utilisées dans l'animé "Ghost in the shell" (je sais, ça n'a rien à voir, mais c'est magique)...

9. Juvel — « Joyau »

Le joyau désigne l'être aimé — ou peut-être la relation elle-même — dans ce qu'il a de précieux, de rare et de fragile. La métaphore minérale contraste avec la chaleur organique du reste de l'album, et c'est précisément ce décalage qui rend le titre mémorable. Une rythmique originale presque Bossa pour un titre très pop et un refrain qui ne quitte plus l'oreille (ça arrive, quand même).

10. Varandra — « L'un l'autre »

Un titre sur la réciprocité. Varandra est un mot suédois qui n'a pas d'équivalent direct en français : il exprime la relation mutuelle, le fait d'être ensemble dans un mouvement partagé. Ahnlund y chante l'amour non comme possession mais comme échange, un écho entre deux personnes qui se font miroir. Délicate et équilibrée, la chanson est à l'image de son sujet. Assez mélancolique, la musique agit comme un baume réconfortant, avec une guitare très aérienne qui me fait toujours passer un très jolie moment...

11. Dålig teve — « Mauvaise télé »

Le deuxième single de l'album, et l'un des plus immédiatement séduisants. La « mauvaise télé » est une métaphore acide pour tout ce qui nous anesthésie dans la vie moderne — les distractions numériques, le bruit ambiant qui remplace la conversation vraie. Dans une relation, ce sont ces moments où deux personnes sont physiquement ensemble mais absentes l'une à l'autre, chacune perdue dans son propre écran. Le titre a une énergie presque dansante qui contraste ironiquement avec son propos, dans un esprit pop qui n'est pas sans rappeler la façon dont Fleetwood Mac pouvait enrober des textes mordants dans des mélodies solaires.

12. Hack i häl — « Sur les talons » / « Talons qui heurtent »

L'expression suédoise « hack i häl » signifie être sur les talons de quelqu'un, le pourchasser de près. Dans ce contexte, le titre peut désigner aussi bien la persistance obstinée d'un sentiment qu'on ne peut pas étouffer, que la poursuite d'un idéal ou d'une personne qui nous échappe. Il y a dans ce titre une urgence rythmique nouvelle, comme si l'album accélérait avant le dénouement et c'est aussi l'un de mes titres préférés...

13. Hélena — « Hélena »

L'album s'achève sur un prénom, celui d'une femme dont on ne saura pas grand-chose — et c'est bien là toute la force du procédé. Hélena peut être une personne réelle ou archétypale, vivante ou disparue, aimée ou admirée. Ce final ouvert laisse l'auditeur face à ses propres projections : qui est Hélena pour vous ? La chanson résonne comme une épitaphe lumineuse, un adieu tendre qui referme le disque sur une note suspendue, légèrement mélancolique, mais jamais tout à fait désespérée.


Chef lecteur(rice), si tu es arrivé(e) jusque là, c'est que :

- tu es fan de Dina ögon et tu voulais vérifier que je ne racontais pas trop de conneries : n'hésite pas à me faire part de tes utiles corrections en commentaires !

- tu as été comme moi happé par l'univers si intrigant de cet album et de ce groupe et tu rêvais d'en savoir plus : Merci pour ton intérêt, n'hésite pas à commenter :)

- tu as l'habitude de lire mes critiques et tu t'es demandé comment celle là allait finir : même si je n'y crois pas une minute, merci pour ton intérêt et ton attention :)

- tu n'avais vraiment rien à faire d'autre : ta vie semble un peu vide, mais merci quand même ;)



Fred_de_Briavel
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Créée

le 27 févr. 2026

Modifiée

le 27 févr. 2026

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