9
le 21 janv. 2016
SuivreP... de plage !
1974, Neil est sur la plage, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il a une grosse déprime. Deux amis morts connement, sa maison de disques qui ne veut pas publier "Tonight's the Night", dans...
"I went to the radio interview
But I ended up alone at the microphone.
Now I'm livin' out here on the beach,
But those seagulls are still out of reach."
On se demande tous comment il a pu choisir un aussi affreux tissu pour ses sièges et son parasol. Le jaune ? Pourquoi pas, mais là… Ce motif tournesol sépia achèverait plus d’un amateur de home staging. Ça sent comme chez grand-mère, dans les pièces où il semblerait que personne n’ait mis les pieds depuis dix ans (au moins). Bref, cette toile imprégnée de poussière ou de vieux tabac. Mais le plus important réside dans cette voiture, enterrée quasi complètement, et dans cet homme hirsute qui regarde les flots, ses chaussures à côté de lui. Ce type, c’est Neil Young, et il est triste, très triste.
C’est un poncif : certains gèrent mal la célébrité soudaine. Que de désavantages résident dans la reconnaissance artistique et commerciale… Une sensation de mains liées. Canadien descendu à L.A. en quête de gloire, Neil Young intègre vite les rangs d’un groupe majeur de la scène de la côte Ouest : Buffalo Springfield. Imposant sa voix sans pareille, son écriture riche et son style rapidement inimitable, il pave la route du soft rock, celle de bien des suiveurs. Il quitte finalement Buffalo Springfield et vient éclipser David Crosby, Stephen Stills et Graham Nash au sein de leur propre groupe en devenant le « Young » de Crosby, Stills, Nash & Young. C’est un esprit libre, qui ne s’encombre pas des luttes d’ego ayant fait la réputation de ces musiciens. Il largue rapidement les amarres et approfondit le double sillon de sa carrière solo, avec un penchant plus hard rock dans son deuxième album, Everybody Knows This Is Nowhere, et un autre, plus méditatif et country, dans After the Gold Rush. Il décroche finalement la timbale avec Harvest, toujours l’un des albums les plus vendus de tous les temps. C’est le manifeste des prémices du soft rock, un retour à la terre après les errements acides du Summer of Love, abandonnant l’acide pour la cocaïne. Harvest est un album des champs et des herbes coupées, aux hymnes fédérateurs, aux réflexions douces et aux messages entendus.
Ce succès planétaire l’enfonce un peu plus dans la mélancolie qui le guettait. Il tourne son «film» Journey Through the Past, caprice expérimental de millionnaire oisif, et boude le public venu applaudir « Old Man » et autres « Heart of Gold » sur la tournée Harvest. Young propose le premier jalon de sa trilogie du fossé, un live monstrueux de chansons inédites : Time Fades Away. Aucune douceur, que de l’âpreté, de la rancœur envers lui-même. Neil Young se sent coupable d’avoir viré le guitariste de son groupe Crazy Horse, Danny Whitten, devenu ingérable à cause de l’héroïne. Pas de dope sur la route : c’est la règle. Les deux ne parviennent pas à s’entendre. Young vire son ami junkie, qui sera retrouvé peu après dans son motel, victime d’une overdose. Il voit cela comme un signe du destin qui lui est adressé. Il a tué son ami, du moins selon lui.
Malgré cette dépression clinique, le Canadien reste productif. Il propose à Reprise, sa maison de disques, l’album Tonight’s the Night, chef-d’œuvre branlant, mais est retoqué. « C’est trop triste, ça ne se vendra jamais… Bref, fais-nous Harvest 2. » De plus en plus désabusé sur la nature du monde, Neil Young ajoute un peu d’eau salée (autre que ses larmes) à sa déprime. Cela donnera On the Beach, objet de notre attention.
Ici, moins directement assénée qu’elle ne l’est dans Tonight’s the Night, la tristesse de Young est distillée, savamment tordue pour être parfaitement intégrée à un circuit rock’n’roll. D’aucuns diraient que On the Beach constitue la suite logique de Harvest ; c’est d’ailleurs avec les mêmes musiciens, dont l’excellent Ben Keith, qu’il est enregistré. On the Beach est l’album blues de Neil Young, rappelant la richesse de ce style souvent jugé soporifique. C’est un musicien prospère de son talent et de ses expériences, qui s’affranchit aisément des barrières stylistiques. Country, bluegrass, rock, pop, blues… On the Beach est un peu tout cela, finalement. Il compte d’ailleurs trois blues : « Revolution Blues », où l’on retrouve le Young protestataire ; « Vampire Blues », critique acerbe de l’exploitation pétrolière à la préhistoire de l’écologie (amusant quand on sait que le même Young se fera plus tard le chantre de l’industrie américaine et de sa grandeur passée) ; et enfin « Ambulance Blues », somptueux de douleur et d’amertume, qui achève l’album. « Walk On » est un autre classique, doigt d’honneur enjoué à tous ceux attendant désespérément la suite de Harvest.
On the Beach, c’est aussi sa chanson-titre. On a rarement entendu un morceau aussi beau et plombant dans le même temps. C’est le résumé de l’album, représentant la plage et l’été aux summums de leur potentiel mélancolique. De cette guitare lancinante qu’il joue comme s’il n’en avait aucune envie, de cette basse âpre, de cette voix éraillée, pâteuse, pitoyable comme celle d’un ivrogne, de ce discret Wurlitzer joué par Graham Nash, tout cela restera dans votre mémoire pour le reste de votre vie. Et écoutez donc les mots de Young : cette histoire d’une solitude immense qui vous restera, dans le bon sens, en travers de la gorge.
Finalement, ces réflexions ne feront pas s’affoler le public. Grand Dieu, ce n’est pas Harvest 2, et c’est toujours triste. Neil finira par imposer l’encore plus sombre Tonight’s the Night à sa maison de disques, et c’est par ce chef-d’œuvre qu’il achèvera sa trilogie du fossé, devenue culte chez les dépressifs comme chez les amateurs de grunge. Même dans la riche discographie de Neil Young, cet album conserve une place étrange, à part. C’est un disque de l’école du No Other de Gene Clark ou du If I Could Only Remember My Name de David Crosby, que j’ai pu chroniquer ici même il y a quelques mois.
Neil soignera sa tristesse à grands coups de cocaïne et d’amis retrouvés. Ce sera Zuma, ou le retour d’un nouveau Crazy Horse. En somme : une autre paire de manches !
On the Beach, du sable plein les yeux.
Créée
le 21 janv. 2026
Critique lue 37 fois
9
le 21 janv. 2016
Suivre1974, Neil est sur la plage, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il a une grosse déprime. Deux amis morts connement, sa maison de disques qui ne veut pas publier "Tonight's the Night", dans...
10
le 4 févr. 2016
SuivreCeci est un disque. Un cercle de cérémonie parfait, minutieusement gravé d'un sillon creusé dans le sable. Mais ceci est tellement plus que cela. Au jeu cruel du "meilleur album ", puisque tout est...
10
le 27 juil. 2015
SuivreM A G N I F I Q U E ! Pour moi sans conteste le meilleur album de Neil Young - bon bon bon bon bon bon bon bon bon bon bon bon à l'infini- revolution bluuuuues et surtout on a envie de se saper en...
9
le 22 oct. 2022
SuivreMichel Polnareff, avec d'autres éminents personnages comme Gainsbourg, Dutronc ou même ce cher Daho, est un des seuls français à s'être inséré à l'international. C'est vrai, qui d'autre osait en...
10
le 16 juin 2022
SuivreL'Impératrice est une formation assez fascinante, une des plus originales de la scène pop actuelle en France. J'ai déjà chroniqué leur deux albums, Matahari et TakoTsubo, mais il ne faut pas oublier...
9
le 16 janv. 2022
SuivreNotre pays est parfois plein de bonnes surprises, Etienne Daho en est une. Surnommé "le Parrain de la french pop" par ses admirateurs ou "l'Aphone" par ses détracteurs, Daho est une marque, et...