Automne 1991 : Tout va bien sous le Soleil de Californie. Blood Sugar Sex Magic rencontre un accueil triomphant et tout le Monde est fou de joie. Tous ? Non : un jeune guitariste dépassé par la situation et l'usage de drogues nommé John Frusciante prend peur face à la lumière reçue. Résultat ? Il quitte le groupe 8 mai 1992.
Été 1994 : C'est le bazar en Californie. John vit en ermite entre les pinceaux et les seringues. Reclus, il vient de sortir le très expérimental Niandra LaDes and Usually Just a T-Shirt et erre entre les pièces de sa grande maison en se piquant et en entendant des voix. Du côté des Red Hot, c'est la catastrophe aussi : Anthony a replongé dans l'héroïne sans prévenir personne, Flea est en dépression et Chad s'est fait croquer le bras par un requin deux ans plus tôt. Heureusement, le messie est arrivé : Dave Navarro, ex-guitariste de Jane's addiction, très porté sur le cuir, le noir, le psychédélisme et le métal.
Le groupe parvient, non sans peine, à sortir One Hot Minute le 12 septembre 1995 : l'album est accueilli avec beaucoup d'incrédulité et de méfiance par à peu près tout le Monde après son illustre prédécesseur : "Pourquoi c'est glauque ?", "Qui a transformé Flea en bouffeur de chauve-souris ?", "Les RHCP, c'est pas censé être du funk ?"
La réponse, mesdames et messieurs, c'est que le groupe a choisi d'utiliser sa douleur comme moteur plutôt que de l'ignorer. Et cela donne ce que je considère comme le meilleur album du groupe.
L'ambiance de cet album marque une nette rupture avec le reste des projets du groupe : ici, tout est sombre, bizarre, violent. Cet album ne va pas vous caresser l'oreille comme By the Way ou The Getaway : il va vous retourner le tympan et le coeur ! Prenons un instant pour admirer l'influence métal qu'apporte l'éblouissant Dave Navarro du premier morceau de l'album, le terrifiant Warped (un de mes préférés), au dernier, Transcending, un hommage au feu River Phoenix qui se conclut par les hurlements incontrôlables de Kiedis. Entre ces deux morceaux, on retrouve de quoi danser (Coffee Shop, une des meilleures lignes de basse de la carrière du groupe ; Falling Into Grace, funky et psychédélique avec son "wah-wah", son solo à aspect oriental et ses chants mystérieux ; le très accessible Aeroplane, aux paroles lugubres mais aux sonorités presque enfantines), de quoi pleurer un bon coup (les deux ballades acoustiques My Friends et Tearjerker, toutes deux déchirantes mais plus accessibles), de quoi avoir les cheveux dressés sur la tête (Le pont cauchemardesque de One Big Mob, où le solo est remplacé par des pleurs d'enfants ; le final dépressif et dissonant de Deep Kick) et même de quoi sourire (le solo de Flea : Pea qui se révèle d'une vulgarité sans limites malgré des premières paroles adorables)... En résumé, One Hot Minute est un chef d'oeuvre. Qu'on l'aime ou qu'on le déteste, ce suicide commercial doublé d'une élévation artistique sans précédent trouble l'auditeur et chaque morceau est une aventure, un univers où chaque membre du groupe trouve sa place. Mon album préféré du groupe, sous forme de lettre d'adieu (à Kurt Cobain, à River Phoenix, à John Frusciante), sous forme d'essai sur l'addiction, sous forme de voyage dans l'esprit troublé de quatre musiciens perdus. Il est des oeuvres marquantes : One Hot Minute en est une, belle dans son horreur et annonciatrice de jours meilleurs.