|suite de la critique de la série, la faute à la limite de caractères du site. On peut lire le début ici]


D’un autre côté, comme je suis intellectuellement limité (la preuve : je n'ai pas su percevoir le génie du showrunner), il est possible que je sois passé à côté de la série. De son humour, notamment. Parce qu'il paraît qu'elle est bourrée d'humour. Et alors autant elle m'a fait grincer des dents, rager, hurler à l’intérieur (mais pas de rire), autant elle ne m'a pas amusé une seule fois (à part quand Manousos a joué les fakirs à l’insu de son plein gré. J’ai téléchargé le GIF pour revisionner la scène en boucle, ça me déstresse de fou). Je crois que pour apprécier l’œuvre, il aurait fallu que moi aussi, je fusionne avec l’entité collective, comme l’ont fait les chroniqueurs de Télérama (dont la flagornerie pompeuse n’a rien à envier à la bienveillance factice des fusionnés). Non, vraiment, je m'interroge. Qui trouve ça drôle ? Pourquoi ? Quels sont ses réseaux ? Pour vous donner une idée du niveau des gags, à un moment, Manousos jette le portable de Carol dans une bouche d'égout parce qu’il ne veut pas que Google l’écoute et lui propose des pubs personnalisées pour les machettes et les billes relaxantes pour le bain, du coup Carol elle lui fait la gueule (encore plus que d'habitude, je veux dire : nous, on est habitués, mais pas Manousos, il vient juste de la rencontrer, il veut faire bonne impression alors il essaie de sourire mais comme c'est la première fois de sa vie, le résultat est aussi rassurant que Sergi Lopez dans le Labyrinthe de Pan). Ce qui l’oblige à s'escrimer à le récupérer. Avec son amie la machette. Une grande leçon de slapstick. Holalala, Charles-Edouard, quelle poilade, je n'avais pas tant ri depuis la saison 3 de Twin Peaks et ses quinze heures à répéter la même vanne validiste en boucle pour se moquer des déficients mentaux (ce qui n’a curieusement scandalisé personne, à une époque où on voit du racisme dans Friends et du sexisme dans Doctor Who. C’est assez prodigieux cette façon qu’on peut avoir de monter en épingle des détails souvent insignifiants, parfois imaginaires, pour fermer les yeux sur des évidences concrètes sous prétexte que c’est un auteur qu’on aime et une production dont on est fan. Tout à coup, la discrimination est perçue comme de l’art, balayée du dos de la main, et on retourne chronométrer les dialogues de Steven Moffat pour démontrer qu’ils sont odieusement rétrogrades). Même constat dans Pluribus, du reste, dont l’un des ressorts « comiques » est de s’amuser de la tendance des fusionnés à tout prendre au premier degré et au sens littéral : on flirte dangereusement avec la discrimination, encore, en cela que les autistes seraient en droit de le prendre mal, dans la mesure où ils auront tous vécu ce genre de quiproquos au moins une fois dans leur vie, sans les trouver particulièrement amusants, au contraire. Mais après, je crois que la socio canadienne ne les considère pas comme une minorité opprimée, donc on s’en fout, pas vrai ?


Dois-je le répéter, alors ? Oui, je l'avoue sans honte : je suis complètement passé à côté de Pluribus. Du début à la fin. C'est plutôt joli, plutôt bien filmé (pour peu qu'on n'ait rien contre les images qui se la racontent), le rythme à contretemps fait souvent merveille (même s'il se regarde le nombril en comptant mentalement ses T dans la future critique Télérama), le scénario et les dialogues sont mieux écrit que la moyenne, sans être renversants malgré tout, il y a quelques scènes profondes, un peu maladroites et moins révolutionnaires qu’elles rêveraient de l’être (on a vu bien mieux dans le genre) mais qui tirent tout de même la série vers le haut du panier, à plus forte raison en ces périodes de vaches maigres. Autant de raisons qui font que j’aurais dû adorer, dans un monde idéal, au lieu de quoi je suis resté sur le carreau. Le train de la hype est parti sans moi et j’ai eu beau courir derrière pour tenter de le prendre en marche, il me l’a joué Galaxy Express et je me suis étalé de tout mon long sur le bitume de ma désillusion. C’est même ce qui m’a poussé à la regarder en entier, d’ailleurs, alors que j’avais déjà envie de laisser tomber en fin d’épisode 1. Il y avait comme un gouffre entre elle et moi. Une absence de connexion incompréhensible. Je regardais dans son abîme, et son abîme me rendait mon regard, avec les intérêts. D’habitude, bon, on aime ou on n’aime pas, c’est normal, c’est humain. Sauf qu’ici je n’avais aucune raison d’aimer ni de ne pas aimer, aucune raison de rien, d’éprouver la moindre émotion, le vide total, hormis un agacement croissant et l’incompréhension. Qu'est-ce que la série essayait de me raconter ? Dans quel but ? Quelle morale voulait-elle véhiculer ? Quel parti étais-je censé prendre ? Celui de Carol ? Celui de l’entité fusionnée ? Celui de Manousos ? (non, pas celui de Manousos. Faut pas déconner quand même, oh ! Il y a des limites à ce qu’un showrunner est en droit d’exiger de son public !). J’avais beau me creuser la tête, impossible d’être sûr. La série se centre sur Carol, sa « rébellion » (les guillemets ont été inventé pour que je puisse m’en servir dans cette critique), sa quête échevelée pour ramener le monde d'avant ; j’en ai déduit que j’étais censé embrasser sa cause (tant que je n’avais pas à l’embrasser elle… ), la soutenir symboliquement, l'accompagner par visionnage interposé, frémir de ses moindres découvertes, me réjouir de ses moindres progrès sauf que non, pas du tout, enfin, pourquoi j'aurais envie de m’attacher à un individu pareil ? Et même : pourquoi j’aurais envie qu'elle le ramène, son fichu monde d'avant, alors que la fusion en a réglé tous les problèmes ? Est-ce que j’avais vraiment envie que les gens recommencent à se tirer la bourre et à se foutre des coups de boules ? Ben non. Et si l’individualité est le prix à payer pour cet état de grâce, franchement, je me dis : « pourquoi pas ? ». J’aurais pu émettre des réserves si la série s’était appliquée à m’en montrer les vertus par l’exemple, mais non . Tout ce qu’elle me donne, en la matière, ce sont des abrutis qui font des trucs d’abrutis. Ben je suis désolé mais ce n’est pas vendeur. Ça me donne envie ni de compatir à leur situation, ni de m’identifier. En substance, c’est un peu comme m’annoncer : « ok, d’accord, y’aurait plus de guerres, seulement y’aurait plus TikTok non plus. » (à quoi je réponds : « OUI ! MOI JE DIS OUI ! OU EST-CE QU’ON SIGNE ?! »). Si on en croit les interviews du Gilligan, il voulait défendre à la fois l’individuel et le collectif, sans prendre parti, qu'on soit tiraillés sans cesse entre l’un et l’autre, qu’on soit régulièrement amenés à changer de perspective en cours d’épisode. Et ça part d'une bonne intention, bien sûr, sauf que c’est loupé, à mon sens, navré pour lui, à aucun moment je n’ai revu ma position, ni vous non plus du reste, quel qu'ait été votre camp, je suis prêt à le parier (oui, bon, ça va, je généralise abusivement, il y en aura toujours pour dire « et ben moi si », parce qu’il y a toujours des exceptions, j’en suis conscient). On a tous abordé la série avec notre idée préconçue de l’être humain en tête, et comme son « héroïne », on n’a jamais lâché l’affaire, quels qu’aient été les arguments en faveur de la partie adverse (y en avait-il seulement ? Non, ou à peine, c’est bien là le problème) : à aucun moment, le récit ne nous donne d'éléments pertinents susceptibles de nous faire changer d’avis comme de chemise (la mienne commence à sentir fort le rat musqué). L’efficacité de son postulat repose sur notre attachement subconscient à notre unicité, et sur le malaise que suscite dès lors l'idée d'une conscience fusionnée. La série n'apporte rien, en la matière. Elle s’appuie juste sur des représentations préexistantes, ataviques, profondément ancrées en nous, et communes à tous (ou au moins : la plupart). En y cédant avec si peu de réserves, sans le savoir, nous renonçons précisément à ce libre arbitre qui nous est si cher. Nous nous faisons balader. Je n’aime pas me faire balader. Ça me rend très vite contrariant.


Si encore Carol avait eu quelques traits positifs à inscrire dans son CV, à côté de « souriante » et « perfectionniste », et si elle ne se réduisait pas à une caricature snob de touriste hors saison à Ibiza, le genre qu’on ne supporterait même pas cinq minutes dans la vraie vie avant de sortir la machine à claques (à moins, bien sûr, d'être issu du même moule), si elle avait eu ses instants de grâce, ses moments d’humanité (soyons justes, ça lui prend, parfois, comme une crise d’eczéma, mais bon, de façon fugitive tous les deux ou trois épisodes, ce qui ne pèse pas lourd dans sa balance karmique), on aurait pu s'interroger. Même constat si l'entité fusionnée avait représenté une menace concrète, ou si elle avait été entourée de zones d'ombres un peu oppressantes. Parce que là, bon, clairement, tout ce que risque Carol, c’est d’être heureuse et qu’on la laisse gagner aux cartes. En termes d’enjeux, c’est pas le grand frisson non plus. Carol casse les couilles. L'entité agace gentiment. Il n'y a plus de guerres. Manousos fait des doigts d'honneur à la caméra. Le choix est vite fait. Personnellement, dès le deuxième épisode (une fois que les fusionnés ont compris que le délire « Body Snatchers » n’était pas la meilleure approche pour tenter de rassurer une tierce personne – ils sont quand même censés amalgamer tout ce que l’humanité compte de psys, de commerciaux, de négociateurs, ils auraient pu faire un petit effort sur la com’, genre se faire passer pour un proche et amener les choses progressivement), j'ai pris le parti de l’entité collective, parce que c'était des trois le personnage le moins stupide du lot (et puis parce qu'elle est jouée par Karolina Wydra, aussi, actrice que j'aime énormément mais que j'avais perdue de vue après After. Pun intended), malgré son air ravi-de-la-crêche et ses principes cucul la praline (c'est dire le niveau des deux autres), et à aucun moment les scénaristes n'ont jugé bon de me donner tort, sûrement parce qu'ils comptaient sur le fait que mon approbation leur était acquise d’avance, que j'allais tomber dans le panneau de leur pitch et passer d'emblée sur la défensive en mode « ouin-ouin-ils-n'auront-pas-mon-individualité ».


J'ai donc suivi, perplexe autant que dépité, les pérégrinations d'une protagoniste qui m'insupportait (parce qu'intrinsèquement insupportable), à la poursuite d'un but que je ne voulais pas la voir atteindre, tout en craignant qu’elle y parvienne un jour, et par conséquent sans affect pour elle, sans compassion, sans me sentir concerné par cette résistance futile face à une adversité pour le moins inexistante. J'ai donc traversé la série comme Manousos se fait l'Amérique du Sud, avec un sentiment de vacuité totale, d'absence d'enjeu, de sens, de finalité, fasciné par cette vaste étendue de néant étirée devant moi sans que je n'y trouve jamais aucun repère, avec toujours l'espoir de tomber sur un panneau indicateur au prochain tournant. 


Et j'y ai cru. J'avoue. Alors que j'avais renoncé à tout espoir, voilà que le dernier épisode renversait la donne en confrontant Carol à plus radical qu'elle, l'obligeant à se ranger malgré elle du côté de ce qu'elle si longtemps combattu. Et là oui, je me suis dit, « bon, OK, c'était un peu longuet pour en arriver là, un film de deux heures aurait amplement suffi, mais hé, allez, soyons beau joueur, c'est un beau renversement, prometteur pour la suite, j’avais prévu d’abandonner mais là, respect, je regarderai la saison 2 ». D’une note initiale de 5, j’étais prêt à passer à 7. Enfin, je trouvais une justification à cette lente traversée du désert intellectuelle. Enfin, j'accédais à un semblant de connexion. J’entrevoyais un début de message. Quel grand naïf je fais ! La toute fin d'épisode opère un renversement à 180°, pour une raison scénaristique idiote et qui ne tient pas la route (la série piétine subitement ses propres règles, que c’est commode). Et revoilà notre Carol toute fluffy repassée en mode machine de guerre, et prête à en remontrer à Manousos question psychopathie. Je m'étais fourvoyé. Là encore, c’est Télérama qui me l’aura appris après coup : en voyant Carol prendre fait et cause pour l'ennemi, j'étais supposé être horrifié, pas me réjouir. J'aurais dû me détacher d'elle, pas commencer à éprouver un petit début d'attachement tardif. J’étais censé être déçu par son renoncement, pas soulagé. Le soulagement aurait dû venir à la fin, plutôt que la paume de ma main en travers de ma tronche. 


Et c'est là que le principal problème de Pluribus m'est apparu clairement, que j'ai enfin été en mesure de poser des mots dessus (et que ma note est retombée à 3). Un problème dont je pressentais jusque-là intuitivement l’existence, mais sans en saisir la portée réelle. Jusque-là, je pouvais m’amuser crânement à tailler mentalement Carol et me contenter de faire du mauvais esprit. Mais tout à coup, ce sourire intérieur mesquin s’est effacé. Car le problème premier de Pluribus, ce n'est ses personnages insupportables, son manque d'enjeux, ses incohérences, son américanocentrisme (on croit très fort à cette histoire d'invasion par chemtrails – et un point complotiste pour la table huit, un ! - en une nuit à l'échelle du monde entier, sacrée logistique tout de même pour envahir tous les espaces aériens simultanément ; de même qu’on croit très fort que Carol sera capable de régler le problème à l’échelle mondiale avec UNE bombe atomique, si elle décide de s'en servir), ses tâtonnements narratifs, son incapacité à développer ses problématiques efficacement ou à faire naître la moindre ambiguïté dans son propos. Le problème premier de Pluribus, c'est sa xénophobie. Ou plutôt, non. NOTRE xénophobie. Celle du public. Totale. Décomplexée. 


Parce qu'en définitive, on pourra s’en défendre, c’est bien de cela qu’il retourne. Et alors là, pardon, je vais vous demander un petit effort de pensée conceptuelle. Trois fois rien, hein, je ne suis pas particulièrement intelligent non plus, on a pu le constater à l’envi dans les lignes qui précèdent. Mais j’aimerais autant m’éviter les commentaires du genre « j’ai jamais lu un tel ramassis de conneries » de la part de gens qui n’auront même pas fait l’effort d’y réfléchir deux secondes. Merci d’avance.

Parce qu’en définitive, qu’a-t-on pour justifier l’antipathie profonde que nous inspirent les fusionnés ? Ils sont aimables, gentils, serviables. Leur seul tort véritable, c’est « de ne pas être comme nous ». Parce que quand même, c’est louche, cette gentillesse. Ils sourient tout le temps, ça met mal à l’aise. Ils sont serviables, ça cache forcément quelque chose. N’est-ce pas ?


Cela a suffi à justifier à nos yeux la méfiance, le rejet, le dégoût, voire la haine qu’ils nous ont inspiré. Les plaisanteries douteuses et les « bien fait pour leur gueule ». Comme moi, pour commencer, vous vous êtes mis à la place de Carol, et vous avez été nombreux à vous y tenir jusqu’à terme. Vous vous êtes dit « j’aurais agi comme elle… » « …ou pire ! ». Vous les avez traités de zombies. D’envahisseurs. Vous avez craint avec Carol ce Grand Remplacement.


Pendant neuf heures, vous avez été dans les baskets d'un militant d'extrême droite, et vous avez aimé ça. Pendant neuf heures, vous avez rejeté la différence parce qu'elle ne correspondait pas à l'idée de ce que doit être l'humanité « pure », à vos yeux. Pour cette raison, et cette raison seule, vous vous êtes moqués d'elle, vous en avez eu peur, vous avez souhaité la voir disparaître par n'importe quel moyen. Juste parce qu'elle sourit trop à votre goût, et parce vous la trouvez trop lisse. Tout ce temps, les vrais monstres n'étaient pas de l'autre côté de l'écran, mais devant.


Parce qu’entendons-nous bien, et c’est là qu’un léger effort intellectuel va être nécessaire : il s’agit d’une série, il s’agit d’une histoire de science-fiction. Carol est fictive. Les fusionnés sont fictifs. Mais la xénophobie qu’ils nous ont inspiré, elle, est bien réelle. Elle s’est construite sur les mêmes bases, de la même façon que n’importe quelle autre, a suscité en nous les mêmes émotions, pour les mêmes raisons. Elle a produit les mêmes réflexions. Le même rejet. Et ce n’est pas parce que la cible de cette xénophobie est fictive que cette dernière l’est pour autant, il y a un monde entre les deux. Quand les films sont tristes, vous pleurez, votre peine est réelle. Quand les films sont joyeux, vous en ressortez sur un nuage, votre euphorie est réelle également. Ainsi en va-t-il de la xénophobie qu’entretient Pluribus. Alors oui, bien sûr, ce qui la rend moins grave, c’est qu’elle vise une communauté imaginaire, et par conséquent qu’elle ne lèse personne. Mais ce n’est pas parce qu’elle est « moins grave » qu’elle ne l’est pas du tout. D’une part, parce que (j’insiste) elle reste réelle. Parce qu’elle nous a appris à apprécier d’être xénophobe le temps d’un visionnage, avec tout ce que cela suppose de sentiment de révolte et de bon droit. De deux, parce que les fusionnés de Pluribus sont une allégorie, et qu’une allégorie, c’est une figure de style qui fonctionne sur un axe paradigmatique. À savoir qu’on peut lui substituer n’importe quel autre élément de nature semblable, que celui-ci soit fictif ou réel. Ce qui implique qu’on peut ici (et par conséquent : on le doit) substituer aux fusionnés n’importe quelle communauté différente de notre norme dans la réalité. On peut donc remplacer la question de la fusion par celle de la pigmentation, de l’orientation sexuelle, du genre, du handicap. Je vous invite à faire mentalement l’exercice. Substituez. Repassez-vous la série dans votre tête en remplaçant les fusionnés par une des minorités opprimées si chères au progressisme moderne. Et demandez-vous si vous auriez eu les mêmes réactions. Si vous vous seriez permis les mêmes réflexions. Non, j’espère. Pourquoi ? De façon très simpliste : « parce que c’est mal », et que vous le savez. Que l’on en tire alors les conclusions qui s’imposent.


Bien sûr que ce n’est pas volontaire. Bien sûr que ce n’était pas l’intention de Gilligan, au contraire. Mais on sait de quoi l’enfer est pavé, à force. Le résultat est là. Cette série permet de faire l’expérience non pas de la joie ou de la peine, mais de la xénophobie.

Preuve s’il en est besoin qu’aussi tolérant qu’on se veuille, ce qui trop souvent nous en garde, ce n’est pas qu’elle est incompatible avec nos valeurs morales, mais juste qu’on n’a pas su nous la vendre comme il faut. Le temps de neuf épisodes, Gilligan y a réussi. Félicitons-nous qu’il soit showrunner, et pas politicien. Parce que si demain, une tête de parti aussi doué que lui sait faire preuve du même pouvoir de persuasion, en pointant du doigt une altérité judicieusement choisie, comment être sûr que nous ne tomberions pas dans le piège, alors que nous sommes tombés dans celui de la série sans nous en rendre compte (je veux dire, même avec tout le mauvais esprit qui précède, il m’a fallu neuf épisodes pour ouvrir les yeux là-dessus, et ça s’est joué à très peu) ? On ne peut pas, c’est là le drame. On ne peut plus. Pluribus n’a pas fait de nous des monstres. Elle a ouvert la porte au monstre en nous, et nous l’avons laissé sortir sans en éprouver ni honte, ni complexes. Elle a ouvert la cage, le temps du visionnage, puis elle l’a refermé. Mais pendant ce laps de temps, le monstre est sorti, il a existé au grand jour, caché derrière l’excuse de la fiction mais la bave aux babines.


Ce qui m’a renvoyé à une discussion de bureau que j’avais quelques mois plus tôt. Nous nous lamentions avec mon collègue sur l’état de la société, et nous avions convenu qu’on aurait besoin d’une grande invasion extra-terrestre pour y mettre bon ordre. Sauf que lui l’entendait dans le sens « il nous faudrait un ennemi commun pour nous amener à mettre nos différences de côté et à nous unir », alors que moi, je voyais plutôt une mise sous la tutelle d’une espèce (plus) intelligente (que nous) le temps que nous mûrissions un peu. Parce que si la seule chose qui puisse nous unir, c’est la détestation collective d’un même groupe ciblé, moi, je passe à l’ennemi et je collabore. Bien sûr, j’aurais quelques réticences à le faire si pour prouver ma bonne foi, je dois manger des souris crues ponctuellement, mais si le fil de l’humanité ne tient qu’à sa capacité à faire bloc face à ce qu’elle rejette, mon individualité Caroléenne me commande de la rejeter à mon tour. Je refuse de faire partie de cette humanité-là, tout comme je refuse de me reconnaître dans les protagonistes de Pluribus.


C’est ce qui m’a glacé d’emblée, dans cette série. Ce qui m’a contraint à la regarder jusqu’à son terme, et à rédiger cette critique interminable (qui me vaudra au mieux de l’indifférence, au pire des insultes) : ce miroir qu’elle nous tend, et le reflet qu’il nous renvoie. Voulons-nous vraiment, pouvons-nous vraiment nous reconnaître dans cette individualité cynique, inculte, profiteuse, haineuse, sans nuance, cette arrogance crasse, cette conviction puérile d’être le centre de l’univers, de tout savoir mieux que tout le monde, et nous en réjouir ? Est-ce vraiment à cela que nous voulons ressembler ? En tirons-nous vraiment de la fierté ? Ne devrions-nous pas, au contraire, éprouver de la répulsion ? Nous sentir insultés ? Piqués à vif ? Mis au défi de devenir meilleurs ?

Concluons alors sur la défiance populaire vis à vis du concept de « perfection », trop souvent caricaturé, en cela qu'il représenterait « la négation de notre humanité », et qu’il serait par conséquent non pas un idéal auquel aspirer, mais au contraire un reniement personnel qu'il faut fuir, de crainte de s'y perdre et de s'y anéantir. C'est une peur qui nous est commune, je pense, en cela que nous ne sommes pas parfaits, et qu'accéder à la perfection (toute imaginaire qu'elle soit, puisqu’elle ne sera jamais que cela), reviendrait dès lors à « ne plus être nous-mêmes ». Cependant nous nous fourvoyons. Pour preuve : nous en sommes déjà tous passés par là, sans en avoir conscience (à quelques exceptions près, toujours, oui, merci, je n’ai pas oublié). Nous avons tous été enfants, et nous avons tous toisé le monde des adultes avec un œil critique en nous disant : « si c'est ça être adulte, je préfère rester un enfant ». Puis nous avons franchi le cap à notre insu, naturellement, nous sommes devenus adultes, nous avons perçu le monde autrement, nous n'avons pas pour autant cessé de porter l'enfant que nous étions en nous, nous en regrettons parfois l'insouciance, à juste titre, mais nous ne retournerions pas en arrière, parce que nous aimons peu ou prou ce que nous sommes devenu, parce que nous ne sommes plus ce que nous étions jadis et qu'agir, penser, concevoir de façon si simpliste ne nous intéresse plus. Passer de l’état d’individu à celui de fusionné, dans Pluribus, c'est symboliquement la même chose. Carol craint ce dont elle n'a pas fait l'expérience, et ceux qui en ont fait l'expérience ne retourneraient pas en arrière. Ce n'est pas une question de renoncement à soi, mais une question d'évolution. 


Ce qu'exprime très justement ce passage de la Bible (le Pluribus de l’an 0), qui conclue le premier Ghost in the Shell : « Quand j'étais enfant, je parlais comme un enfant, je jugeais comme un enfant, je pensais comme un enfant; mais quand je suis devenu homme, j'ai aboli ce qui était de l'enfance. »


Parce que Pluribus, au fond, avant d’être l’anti-One Piece par excellence, c'est surtout l'anti Ghost in the Shell


À la fin de ce dernier, le Major fusionne avec le Puppet Master et intègre le réseau pour devenir une nouvelle existence affranchie des contraintes de l'humanité. Omnisciente, omniprésente, omnipotente. Le Major cesse d’exister. Le Puppet Master aussi. Une nouvelle entité naît de leur fusion mutuelle avec le web. Ce n'est pas présenté comme quelque chose d'effrayant ou contre-nature, mais comme une nouvelle étape de l'évolution, comme un nouveau départ, riche de promesses insoupçonnables et de perspectives inaccessibles à l'esprit humain ; tout comme ce retour de la pluralité vers l'unité est le cœur du plan de complémentarité d'Evangelion : la reconstruction d'une entité primordiale divisée par accident et souffrant depuis lors de cette fragmentation. 


Le thème n'est donc pas nouveau.


Ce qui est nouveau, et ce n'est pas à l'avantage de Pluribus, c'est que cette série le traite sous l'angle du rejet.


Portant sur lui le regard non pas d'une femme révoltée qui refuse de se dissoudre dans la masse, mais celui d'un enfant craintif qui refuse de grandir, symboliquement figé dans le déni d’une préadolescence éternelle. 

Liehd
3
Écrit par

Créée

le 6 avr. 2026

Critique lue 176 fois

Liehd

Écrit par

Critique lue 176 fois

4
65

Du même critique

Andor

Andor

9

Liehd

384 critiques

Le Syndrome Candy Crush

Puisqu'on est entre nous, j'ai un aveu à vous faire : au départ, je ne voulais pas regarder Andor. Après avoir tourné la page Obi Wan, et usé de toute ma bienveillance partisane à lui trouver des...

le 31 oct. 2022

Coherence

Coherence

8

Liehd

384 critiques

C'est dans la boîte !

Leçon de physique quantique, appliquée au cinéma : L'expérience est simple. Enfermez huit acteurs de seconde zone, cinq nuits d'affilée, dans votre pavillon de banlieue, isolez-les de l'extérieur,...

le 19 mai 2015

Black Mirror

Black Mirror

5

Liehd

384 critiques

En un miroir explicitement

Avant d'appréhender une oeuvre comme Black Mirror, il convient de se poser la question qui fâche : pourquoi un auteur se pique-t-il de faire de l'anticipation ? Réponse : parce que c'est un genre "à...

le 7 mars 2016