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3 critiques
Un début incroyable
Le scénario où on voit une unité humaine fonctionnelle, pragmatique, qui au final fait passer les humains restants pour des ordures. Un idéal humain finalement qui répond à tout les problèmes de...
le 17 nov. 2025
Imaginez un monde sans guerres, sans conflits, sans discriminations.
Un monde sans gaspillage, où les ressources sont partagées, où les moyens sont mutualisés et où l'entraide prévaut.
Un monde où les gens sont heureux, où ils ne font plus qu’un.
C'est le cauchemar dystopique auquel Pluribus nous confronte à travers les yeux de son héroïne, Carol Sturka, femme de caractère et rebelle dans l'âme, qui ose refuser le diktat de cette tyrannie bien-pensante et milite activement pour le droit à l'aigreur et à la dépression.
Car il ne manquerait plus qu’on nous enlève arbitrairement ce que nous avons de plus cher au monde (à égalité avec la carte Pokemon Vmax Rare 1000), à savoir : notre individualité. C’est-à-dire, en substance (et si j'ai bien compris la série) : notre droit de casser les couilles à notre prochain et de nous prendre pour le centre de l’univers. Avouez que ça laisserait un vide.
Eh quoi ? Nietzsche ayant tué Dieu, il a bien fallu trouver quelqu'un pour remplacer Celui-Ci dans notre panthéon personnel - et ô surprise, ça tombe plutôt bien, on passait par là et on avait toutes les qualités requises pour le poste !
A l’opposé, on verra dans la communauté universelle de Pluribus l'allégorie d'une humanité uniforme telle qu'annoncée par les prophètes du « progressisme » moderne et de l'intelligence artificielle, le chantre d'une pensée standardisée au sein de laquelle disparaissent nos aspérités humaines (qui font de nous des êtres uniques et rares, entendons-nous bien, car il n'est rien de plus rare et de plus unique que faire des roues arrières sur le périph' et d’engueuler des techniciens Orange au téléphone parce que « la box elle clignote bizarre ». Ha non mais qu’est-ce que c’est beau, l'individualité, quand on y pense, putain, on dirait du Braveheart – bon, avec moins de chevaux et de gens écartelés quand même, parce que c'est salissant. Mais l’idée y est). On n’aura pas manqué d’y voir (au choix et selon les détestations de chacun) une allégorie des Témoins de Jéhovah, des Mormons, des Amish, des Végans, bref, d'absolument TOUTES les communautés sauf celles qui ont notre approbation ou auxquelles nous appartenons (parce que c’est pas pareil, vu qu'elles ont notre approbation. Logique). En d’autres termes : le spectre du renoncement à soi au profit d'une bienveillance hypocrite.
Car quelle valeur morale peut encore avoir le Bien prodigué par cette entité fusionnée, si celle-ci ne peut pas s’en vanter sur les réseaux sociaux et s’en servir pour récolter des likes (« je donne du pain à des enfants qui meurent, le troisième va vous étonner ») ? Ce Bien n’est pas le fruit d’une volonté consciente, le produit d’un choix, l’expression d’une gentillesse naturelle, mais le résultat mécanique d’une forme de conditionnement collectif, de programme génétique contraignant les fusionnés de la série à agir dans l’intérêt d’autrui, faisant fi de ce libre-arbitre qui nous a historiquement si bien réussi (cf. les millénaires d'Histoire qui nous ont précédé. Et accessoirement l’Histoire telle que nous la vivons actuellement au jour le jour et à laquelle nous contribuons, avec beaucoup d'intelligence, de discernement, de mesure et de courage, si j'en crois l’actualité) ? Les fusionnés sont obligés de faire le Bien, ils n’ont pas d’autre choix. Dès lors, ce Bien n’en est pas un, il n’est qu’obéissance aveugle à une règle qui dépasse ceux qui y obéissent, et que ceux-ci ne cherchent pas à mettre en question.
Alors que nous, quand nous faisons le Bien, nous le faisons librement, nous le choisissons, de façon raisonnée, en notre âme et conscience, parce que nous sommes des gens honnêtes et généreux ; et pas du tout parce que nos moindres actions (y compris les plus nobles et les plus altruistes) sont motivées subconsciemment par des desseins et pulsions narcissiques (quoi qu’en aient dit ces cons de philosophes lorsqu’ils ont opposé les concepts d’« acte gratuit » et d’« acte libre ») ou parce que nos pensées, convictions et accomplissements sont conditionnés par notre vécu, le contexte social dans lequel nous évoluons, le milieu dans lequel nous avons grandi, l’éducation que nous avons reçue, l’expérience que nous avons accumulée (ce qui ne laisse à notre « individualité » qu’une place minime, voire nulle, dans les choix que nous affichons de façon très désintéressée sur nos pages Instagram). Houlala non. Pensez-vous ! Il ne manquerait plus que la seule vraie différence entre l’entité fusionnée et nous, ce soit le fait que nous cachons plus habilement (aux autres, mais surtout à nous-mêmes) les vraies motivations de nos actions, et la programmation interne à laquelle celles-ci obéissent !
Allons, un peu de sérieux. Ça se saurait.
Résister envers et contre tout à l’uniformisation de la pensée, tel est l'enjeu de cette nouvelle série « high concept », à travers laquelle Vince Gilligan (X Files, Breaking Bad) nous interroge sur le prix symbolique de notre humanité, usant de de l’écrin fictionnel pour nous peindre un avenir abject où nous ne pourrions plus doubler les gens dans les files d'attentes, klaxonner comme des demeurés dans les embouteillages et nous casser allègrement la gueule à la sortie du collège parce que le papa de Gaston il nous a mal regardé. Puisqu’on évoquait brièvement X Files, sur l’échelle de l’angoisse, le monde de Pluribus vaut bien les épisodes avec Tooms (avant de poursuivre votre lecture, prenez une minute pour calfeutrer l’espace sous votre porte d’entrée, on n’est jamais trop prudent).
Car dans Pluribus, vous l’aurez compris, l'humanité ne fait plus qu'une. Toute ? Non ! Une poignée d'irréductibles gaulois résiste (plus ou moins) encore et toujours à l'envahisseur, avec en tête de file une écrivaine ratée, cynique, râleuse, accro à la potion magique (fun fact : aux Etats Unis, Panoramix s’écrit « Jack Daniel’s »), dont le principal trait de caractère est de mépriser allègrement l’humanité en général et son lectorat en particulier, histoire qu'on n'ait pas trop de mal à s’identifier non plus, et à plus forte raison si on habite en France. Car comment ne pas être séduit par son expression tantôt dédaigneuse, tantôt patibulaire, parfois traversée d'un léger rictus en coin dans lequel se devine son légitime sentiment de supériorité ? En 2026, Carol, c'est vous, c'est moi. Enfin, c'est surtout vous, si j'en crois l'urticaire qu'elle m'a collé pendant près de neuf heures, mais n’en tirons pas de conclusions trop hâtives : c’était peut-être les huîtres de chez Leclerc.
Comme beaucoup d’entre nous, Carol a une grande passion dans la vie, à laquelle elle se consacre corps et âme et au nom de laquelle elle est prête à tout sacrifier : elle-même. Si on la laissait faire, elle s’écouterait parler, râler, gémir pendant des heures, la Carol. Alors que les autres ? Elle s’en fout (légitimement, puisqu’ils ne sont pas elle, et donc qu’ils n’ont pas le moindre intérêt - sauf éventuellement si on couche avec. Là, ok, on peut faire une exception), pratiquant la discipline sportive du « moi, moi, moi ! » à des niveaux Olympiques (cérémonies d’ouverture et de clôture incluses). Avant l'invasion, c’était un mantra, pour elle. Un leitmotiv. Après celle-ci, c’est carrément devenu une philosophie de vie à part entière. Et l’on ne pourra que se réjouir de voir enfin une belle blonde tordre le cou des clichés sexistes en vogue, tant son personnage est aux antipodes de la douceur et de la soumission auxquelles Hollywood a la triste coutume d’associer l’image de la femme (cf. L’Agence Tout Risque). Prends garde à toi, vilain mascu ! Carol n’est pas une petite chose fragile qui minaude à tour de bras, elle n’est pas là pour satisfaire tes désirs phallocrates : elle est veule, lâche, immature, capricieuse, narcissique, égocentrique, névrosée, hystérique, superficielle, intellectuellement limitée, c’est ce qui la rend si humaine. Si authentique. Et alors oui, je te vois venir, tu vas me dire que c’est un autre cliché sexiste en vogue dans les milieux que tu fréquentes, celui de l’oie blanche hystérique qui lit Femme Actuelle et fait des scènes dans les Babou parce que le petit nœud du débardeur il est tombé tout seul au bout de deux semaines. Oui, tu ajouteras qu’on frôle aussi le cliché homophobe (Carol étant lesbienne, une caractéristique que la série refuse d’instrumentaliser en lui donnant une quelconque importance), mais bon, oh, ça va, un pas après l’autre, j’ai envie de dire, le progressisme c’est compliqué, on n’a pas fait pas les babas au rhum en un jour !
Carol est un personnage complexe, nous dit Télérama (dont j’ai lu beaucoup d’articles très très drôles, et pas du tout partisans, à la recherche d’un sens que je n’ai pas trouvé). Je n’aimerais pas les voir monter un jouet Kinder. Parce que niveau complexité, Carol, c’est niveau influenceuse à Dubaï. En ce qui me concerne et au risque de me répéter (j’ai besoin que ça sorte), la dernière fois que j’ai vu une femme si complexe, c’était il y a deux mois : elle tapait un scandale chez H&M parce que la vendeuse refusait de lui reprendre une robe qu'elle avait « à peine porté pendant deux semaines avant de se rendre compte qu'elle avait un accroc ». Sur le moment, je me rappelle m’être fait la réflexion : « Dieu, que cette femme est complexe ». Après, je ne suis pas sûr que ce soit vraiment le premier terme qui me soit venu à l’esprit, mais je suis sûr que c’était quelque chose d’approchant (en tout cas, ça commençait pareil), et je suis à peu près certain d’avoir regretté qu’elle ne fasse pas partie de mon cercle d’amis (haaa, que de belles conversations nous aurions entre deux expéditions punitives chez le vendeur textile de notre choix !). Typiquement le genre de complexité qui donne envie de demander à la personne de fermer poliment sa gueule (dans le respect de sa personne humaine et en respectant scrupuleusement les prescriptions #metoo en vigueur !), ou d’exiger d’elle qu’elle s’excuse auprès de la commerçante malmenée ; mais dans neuf cas sur dix, on est trop timides pour passer à l’acte, on préfère filmer la scène en scred et la balancer sur nos réseaux pour faire le buzz. Rien qu’avec elle, moi, j’ai pris soixante dix mille abonnés (plus qu’avec la vidéo du chat que j’ai sauvé du vide sanitaire dans lequel je l’avais préalablement balancé hors caméra, c’est vous dire). Mais foin de considérations abstraites ! Je ne vous sens pas encore pleinement convaincu. Disons juste que niveau complexité de caractère, pour vous la situer, Carol, c'est Marc Olivier Fogiel avec une perruque blonde. Avouez que ça vend du rêve. Et c’est fou ce que la société évolue, quand on y pense, parce qu’en 2000, le Grinch, c’était encore un monstre vert grimaçant pour faire peur aux enfants et leur gâcher Noël. Alors qu’en 2026, c’est visiblement devenu un idéal sociétal.
Pluribus, en substance, c’est L’Imagine de John Lennon versus l’Homme Pressé de Noir Désir, à l’avantage de ce dernier.
Qui veut de Carol et des miettes de son cerveau ?
Quoi ? Pas vous ?! Eh ben vous les aurez quand même ! Parce que Carol a des idées bien arrêtées sur l’existence et ça lui suffit bien. Elle ne réfléchit pas, ne se remet pas en question, ni dans ses paroles, ni dans ses actes. Carol c’est pas un mouton t’entends ! Les moutons, ça bêle. Elle, elle re-bêle. C’est pas pareil.
Elle ramènera l’humanité à son ancien état coûte que coûte, que cette dernière le veuille ou non ! Elle agit dans l’intérêt de son prochain ! C’est ce qui fait d’elle une héroïne positive (malgré sa négativité constante).
Alors que l’entité fusionnée, elle, elle veut faire évoluer Carol coûte que coûte, que cette dernière le veuille ou non ! Elle agit dans l’intérêt de son prochain (mais si possible, avec son consentement) ! C’est ce qui fait d’elle une entité monstrueuse à combattre.
Ha ben oui, attendez, on ne prive pas Karen de son droit indéfectible de faire la tronche et de traiter les autres comme de la merde, ho ! On est des êtres humains, bordel (nous seulement, hein. Surtout pas les autres) ! On a des droits !
Ok, d’accord, elle s’octroie le droit d’imposer à l’autre sa vision de l’humanité (décrétant le faire dans l’intérêt de celui-ci, mais ne visant que son propre bénéfice égoïste), sans arguments ni réflexion pour légitimer sa posture, juste un ressenti personnel biaisé, tout en reprochant à l’autre de vouloir en faire autant de son côté et en brandissant ce prétexte pour justifier son attitude odieuse. Alors que les fusionnés, eux, agissent véritablement dans son intérêt à elle, dans la mesure où ils ont une vraie vue d’ensemble, pour avoir vécu les deux états, contrairement à elle. Contradiction d’autant plus manifeste que le Bonheur factice auquel Carol se refuse est étonnamment similaire à celui qu’elle procurait aux lecteurs des Wytagos, et qui avait fait sa fortune. Il n'y a qu'à revisionner le début du premier épisode pour s'en convaincre : que ce soit dans leur attitude, leur familiarité ou même leurs expressions faciales, ses fans ressemblent à s'y méprendre à des fusionnés avant l’heure (ce que souligne une scène capitale en fin de saison, quand Sozia s'enthousiasme des nouveaux rebondissements imaginés pour la suite, avec une ferveur identique à celle desdits fans, bouclant la boucle).
Comme quoi, mince est la frontière entre l’héroïsme positif et la monstruosité (à ce niveau de minceur, ce n’est pas forcément encore le régime Crétois, mais quelque chose qui s’en rapproche et qui commence par les mêmes lettres. Mais je me comprends).
Je sens que vous perdez un peu pied face à tant de nuances de gris sans scènes cochonnes pour les agrémenter. N’ayez crainte. En ma qualité de philosophe Apple TV assermenté (j’ai vu les deux saisons de Severance), je vais vous expliquer à quoi tient la différence entre l’un et l’autre. Répétez après moi. Les héros positifs, c’est nous et ceux qui pensent comme nous. Les monstres à combattre, c’est ceux qui ne sont pas comme nous et ceux qui pensent comme eux. Ça devrait vous paraître plus clair comme ça (si ce n’est pas le cas, peut-être est-il temps d’envisager de binge-watcher un peu moins de séries Netflix sur votre temps libre).
D’ailleurs en y réfléchissant, j'espère qu'elle avait un compte Twitter, la Carol, avant le grand remplacement (oups, lapsus, tout ce qu’il y a de plus innocent et hors contexte, holala oui, dites donc, mais nous y reviendrons quand même), ça aurait été dommage qu'elle loupe toute la fête.
Elle y aurait fait un carton : imbue d'elle-même, autocentrée, culturellement au raz des pâquerettes (mais certaine du contraire, du coup ça ne compte pas), incapable de faire son autocritique ni d'en voir l'intérêt (puisqu’elle a toujours raison, CQFD. Les autocritiques, c’est bon pour ceux qui ont tort, tout le monde sait ça sur les forums), accrochée à ses biais et à ses représentations simplistes comme une moule à une cocotte Léon de Bruxelles, persuadée d'être une grande artiste incomprise (elle a dans ses tiroirs le brouillon d'un chef d’œuvre, a priori aussi mauvais que tout le reste – le titre lui-même en dit long – mais chut !), convaincue d'être la seule dans toute l’histoire du monde à détenir la Vérité™, et qu'il est de son devoir d'imposer celle-ci aux autres à coups de leçons de morale et de reproches incessants (bref : une internaute dans la moyenne), quitte à passer son temps à leur chier dessus (Carol me rend vulgaire, pardon), les jeter plus bas que terre, les invectiver, les insulter, abuser de leur gentillesse, trahir leur confiance, provoquer des crises d’épilepsie à l’échelle mondiale (ça va être marrant quand elle aura réussi à ramener l’humanité d’avant, et qu’elle devra répondre des millions de morts dont elle est responsable devant un tribunal. À sa place, je ne me dépêcherai pas trop non plus...) ou les droguer au Penthotal. Ils l’ont dit dans Hamlet : tous les moyens sont bons, quand on l'est soi-même. Vous-même, vous le savez si vous êtes politiquement engagé en ligne : être dans le camp des bons, ça suffit à tout justifier. Est-il besoin d’appuyer davantage la métaphore ? Des Carol, il y en a des milliers sur les réseaux. Pas étonnant dès lors qu'elle nous soit aussi sympathique, dans son antipathie. Elle fait un peu partie de la famille – voire un peu (beaucoup ?) partie de nous-mêmes.
On s’étonnera d’ailleurs légitimement que l'internaute moyen tienne tant à sa sacro-sainte individualité, considérant sa propension à aboyer en meute. Ses mèmes, ses buzz, ses trends. Son constant souci de validation par autrui. Ne se serait-on pas opportunément gardé de traduire le terme « followers » pour y substituer celui (plus neutre) d’« abonnés » (alors qu'il existe un équivalent français tout ce qu’il y a de plus explicite) qu’il aurait été un chouia plus difficile de se voiler la face en la matière. Demandez à Google Trad, si vous ne me croyez pas. Bon courage pour tenter ensuite de concilier le fait d'être un « follower » avec l’autocollant « on n'est pas des moutons » collé sur le pare-brise arrière de votre SUV.
Autre point qui joue en faveur de Carol, et qui contribue à nous la rendre aussi sympathique : je ne crois pas l'avoir vu réfléchir de toute la série, à part pour ourdir des plans ridicules façon Bip Bip et le Coyote (dans le ventre duquel elle a bien failli finir, d’ailleurs, avec toutes ses conneries. Coïncidence ? Je ne crois pas). À aucun moment elle ne se pose de question (ou seulement quand il s’agit d’inventer de nouvelles façons d’emmerder le monde, domaine dans lequel son imagination ne connaît aucune limite). À aucun moment elle ne cherche à aller vers l'autre, à compatir, à se mettre à sa place, à écouter ce qu’il lui dit, à dialoguer, à comprendre, à tendre des passerelles entre elle et lui, à confronter les expériences, les limites de chacun, à mettre en perspective, à établir du lien, bref : à accepter la différence pour ce qu'elle est et à composer avec elle, au lieu de la rejeter en bloc au prétexte que « c’étaiiiiit mieeuuuuux avaaaaant » (alors qu’objectivement, c’était pire à tous les niveaux. Mais comme elle aime les filles, on ne peut pas l’accuser d’être réac’, les deux s’annulent ils ont dit dans les règles du Uno, donc c’est forcément autre chose, sans doute de l’ordre de la « complexité » que nous évoquions plus avant). Ne manquerait plus qu’elle développe de l’empathie pour ces étrangers qui nous volent nos femmes et nos emplois ! Pas de pitié ! Ils sont le mal parce qu'ils sont différents, et ils sont différents parce qu'ils sourient et qu'ils sont trop gentils (rappelez-vous : Solo Leveling nous a déjà mis en garde au sujet des gentils. C’est juste des gros fragiles qui n’ont pas la motiv’ pour faire mille pompes par jour ; mais s’ils bougeaient leurs gros culs de geeks, un peu, ils deviendraient des mâles alphas toxiques bien comme il faut et ils réussiraient en société !). Carol est formelle : la différence, c'est mal, alors il faut l'a-nni-hi-ler. Dans tes fesses le vivre-ensemble™. Le vivre-ensemble, c'est seulement avec les communautés que la socio canadienne a greenlighté. Les autres peuvent aller se faire voir chez Manousos à coups de machette dans le fondement, ou torturer au sérum de vérité menotté sur un lit d'hôpital. Ça leur apprendra à pas être comme nous, à ces sales gens différents ! La différence c’est cool, mais jusqu’à un certain point seulement. Être tolérant, c’est une bonne chose, mais pas avec tout le monde non plus sinon qui nous servirait d’exutoire ?
Une bien belle chose que l'individualité, tout de même.
Vivement que Carol sauve les gens de leur béatitude forcée et qu'ils recommencent à se tendre des embuscades sur Leboncoin.
Il faut attendre plus de HUIT heures (soit environ soixante dix jours en temps sériel. C’est long), et des circonstances extrêmes (comprendre : Manousos), pour qu'elle consente à faire un pas vers l’autre et lui donner sa chance. Ho, pas pour échanger philosophiquement avec lui, pas pour s'interroger sur ce qui définit la nature humaine, pas pour réfléchir à sa place dans l’univers, ni à l’origine du signal par lequel tout a commencé, ni à sa finalité réelle, pensez-vous, la prise de chou c'est pas trop son truc, à la mère Carol, elle laisse la masturbation intellectuelle aux vilains boomers, elle préfère la masturbation tout court, c’est plus pragmatique. Non, si Carol se rapproche de l’autre, c’est pour baiser. Se prélasser au spa. Aller skier à Courchevel. What else ? Ça lui en aurait fait, des story à envoyer à Manousos pour le faire marronner, si le vilain virus n’avait pas sonné le glas d’Instagram. Hashtag « j’suis dans mon jacuzzi / t’es dans ta jalousie. » La base. Soixante dix jours : accessoirement, c’est le temps qu’il lui a fallu pour tirer un trait sur le grand amour de toute une vie, avec lequel elle nous a bassiné pendant huit heures, et s’envoyer en l’air avec ce qu’elle estime à peine plus qu’un zombie. Et alors bon, chacun réagit différemment face au deuil, bien sûr, ce n’est pas le concours de qui s’infligera des souffrances morales le plus longtemps possible, mais enfin, soixante dix jours, ça me paraît quand même peu, quand le deuil en question est censé justifier l’attitude exécrable de notre sémillante héroïne. Non parce que si vous trouvez que deux mois et demi, c’est super long, attendez un peu d’apprendre combien de temps vous allez devoir patienter pour voir la saison 2. Vous risquez de faire une sale gueule. Mais bon. Carol c’est une rebelle, alors elle se fiche bien de ce genre de conventions !
Carol c’est une warrior, une vraie ! Antisociale, elle perd son sang-froid. Partout. Tout le temps, par tous les temps, pour être bien sûr qu’on ait compris le message. Le nouveau système est pourri ! Elle compte bien le changer en profondeur et ramener l'ancien parce qu’elle le trouvait mieux, alors elle fait ce que n’importe quel autre révolté ferait à sa place : elle s’en plaint H24 tout en mettant un point d’honneur à profiter de tous les avantages qu’il lui procure, à l’excès, comme si c’était un dû, sans éprouver la moindre once de reconnaissance ni se fendre d’un merci qui risquerait de faire péter les muscles de sa mâchoire. On n’est jamais trop prudent avec ces choses-là, c’est d’ailleurs pour ça qu’elle ne sourit jamais, c’est physiologiquement trop risqué. « Remplissez mon caddie ! », crie-t-elle symboliquement au milieu d'un supermarché vide, déterminée à jouir sans vergogne de ses moindres privilèges de minorité opprimée. C’est sa façon à elle de faire la nique à cette nouvelle humanité dont elle est par ailleurs totalement dépendante, et sans laquelle elle serait incapable de survivre plus de vingt-quatre heures (dans sa grande sagesse, elle n'essaie même pas, préférant conserver cette énergie pour des activités plus constructives telles que voler des tableaux dans les musées et péter des vitres d’immeubles avec des balles de golf). Car Carol est une femme de son temps. On en est revenus, à force, des révoltes à papa où il s’agissait juste de tout casser et de rester fidèle à ses grands idéaux, vaille que vaille. Maintenant, la révolte, elle consiste à profiter à fond de ce qu’on critique pour bien lui montrer que c’est nous les patrons, t’as vu, mais chouiner dès que le système se rebiffe un brin. Toute ressemblance avec des rebelles autoproclamés présents, passés et à venir ne serait que fortuite mais pas nécessairement malavisée. « Le système est pourri ! Moi je conchie la France t’entends ! Où sont mes APL ?! » Pluribus, une série décidément bien de son temps. Peut-être même un peu trop, en fait.
Dès lors, comment ne pas tomber éperdument amoureux de cette jolie petite blondinette au caractère bien trempé, laquelle nous en rappellera nécessairement une autre (de jeu vidéo, celle-là, j’ai nommé Tidus, - il y avait longtemps ! Mais, hé, on n’oublie jamais son premier amour, et rien n’est plus proche de ce dernier que la haine, paraît-il, la boucle [de ceinture] est donc bouclée ! -. Tidus, qui n’avait de cesse de tout ramener à lui et de piétiner les croyances d’autrui comme un gros beauf à la Baule les Pins sous prétexte que ce n’était pas son monde et qu'il trouvait tout ça débile, ce qui est quand même quelque chose dans la bouche d’un mec qui ne pense qu’à jouer au water-polo SOUS l'eau au mépris des lois d'Archimède). Plus proches de nous (un peu trop, même), on pensera également au sans-gêne truculent des touristes français à Akihabara, auquel Inio Asano a rendu un émouvant hommage dans son Dead Dead Demon Destruction (on prend très cher) ? Au-delà, comment ne pas s'identifier à cette boule de colère qui n’a aucun scrupule à traiter son prochain comme son esclave, à partir du moment où elle ne le reconnaît pas comme son semblable ? Dommage qu’elle ait raté la guerre de sécession, elle maîtrisait les bases : l’uniforme gris lui serait allé comme un gant et elle n’aurait jamais manqué de Gatorade.
Et puis en contrepoint, il y a Manousos. Haaaa, Manousos. Charmant Manousos. Le gendre idéal. Viril, sauvage et mystérieux. Premier ex aequo avec Carol au concours de sosies officiels de Grumpy Cat. L’équivalent humain de l’Hymne à la Joie passé à l’envers. Manousos, pour vous le situer, c'est ce gentil voisin racisé un peu introverti que tu adooores quand tu en parles à la réunion de copro (« il est tellement simple, il est tellement humain, tellement proche de ses racines, vous savez comment sont ces gens-là ! »), mais si tu le croises la nuit dans une rue mal éclairée, bon, tu fais style de ne pas l’avoir reconnu et tu changes de trottoir. À quoi ça tient ? Des préjugés, sans doute. Sa misogynie crasse et son comportement de sociopathe n’y sont absolument pour rien. C’est juste les blancs qui sont racistes d’accord ?! Je vois pas en quoi c’est un problème si sa meilleure amie est une machette ! Le monde est si prompt à mettre les gens dans des cases !
Avec Carol et Manousos, même à plusieurs milliers de kilomètres de distance, c'est la finale des Darwin Awards tous les jours, le championnat international de la débilité ordinaire, la finale de l’eurovision de la bonne humeur en-dedans. Mon Pluribus idéal à moi, il se serait terminé par Carol et ses feux d'artifices dans l'œil, et Manousos planté sur son pin parasol comme un pin’s El Gringo, pendant que la jungle autour crame parce qu'il a rien trouvé de plus intelligent que d'arroser son véhicule d'essence et d'y foutre le feu au milieu de la végétation (avec pas mal de compléments textiles abandonnés autour par ses prédécesseurs, pour bien s’assurer que ça prenne. Un geste qui tient du manifeste écologique, selon Télérama, qui n’a vraisemblablement jamais pris ses vacances l’été dans les Bouches du Rhône en période sèche).
Et c’est là qu’on regrette que Carol soit lesbienne, ils auraient fait un si beau couple. Ça nous les aurait détendus, déjà, et puis ils auraient eu de beaux enfants, qu’ils auraient pu respectivement appeler Adolf et Marion-Maréchal, tous deux promis à un brillant avenir en politique sitôt le « monde d’avant » ramené par papa et maman. L’expression « ils se sont trouvés » semble avoir été inventée pour eux, tant ils font preuve d'une belle synergie quand il s’agit de se faire détester du spectateur. En comparaison, on trouvera bien plus sympathique le personnage d'origine africaine versé en langue française (hédoniste, lira-t-on dans la presse, c’est-à-dire « queutard » en politiquement correct, ce qui la dispense d’avoir à admettre qu’en matière de cliché raciste, on est ici au niveau Tintin au Congo – le personnage de Manousos lui-même n’en était déjà pas très loin -, mais hé ! C’est Gilligan, c’est un artiste, alors on ferme les yeux et on se régale de ce bel hommage à des figures culturelles fortes et émancipatrices telles que Francky Vincent et Joel Grodésir). Alors que bon, dans les faits, certes, il coexiste avec les fusionnéEs, mais uniquement en mode collé-serré et indépendamment du fait que leur consentement lui est acquis par défaut, et que par conséquent, ce n’est pas véritablement un consentement, et donc pas un consentement du tout (en fait). Oui, je sais. Moi-même, ça me gerce les doigts de l'écrire, parce que ça valait bien la peine de s’offusquer de la terrible ambiguïté morale de Dollhouse, si c’était pour s’accommoder nonchalamment de cet équivalent. Mais de nos trois olibrius, ça reste le plus nuancé, le plus ouvert (tu m’étonnes), le plus tolérant et le plus enclin à réfléchir un poil (du coup, sans doute est-ce celui qui se sent le plus seul – après moi).
[Limite de caractères oblige, la suite de la critique, c'est là)
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Créée
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