Dans PRETTY DOLLCORPSE, l'imaginaire conspirationniste affleure par endroits, sans jamais dominer. Les élites peuplent l'album, mais restent des patrons de label qui proposent trente balles pour une trajectoire entière, des hommes d'affaires qui prédatent depuis leur position, des "trous de balle sortis de HEC". Concrètes, nommables, et jamais occultes. Bien que Ptite Soeur et FEMTOGO en empruntent la grammaire, on est loin de Freeze Corleone, dont l'esthétique paranoïde sert une vision du monde réactionnaire et hiérarchisante. Ici, ils la retournent pour dénoncer quelque chose d'entièrement différent : une structure de domination ordinaire, lisible, dont les victimes ont des noms. L'agression sexuelle à huit ans. Le grooming à quatorze. La prostitution à dix-sept. La CAF comme laisse. La DDASS comme puits. Des faits simplement inaudibles dans l'ordre discursif dominant, d'autant plus qu'ils s'inscrivent ici dans des trajectoires queer, où la vulnérabilité structurelle redouble : rejet familial précoce, errance, dépendance à des adultes prédateurs, absence de filets de sécurité communautaires...
Ce silence produit sa propre structure. L'album met à nu un monde adultiste au sein duquel la domination s'exerce dans l'invisibilité de sa normalité. "Le môme avait dit non, mais ça n'a rien empêché" : une phrase qui suffit à formuler ce qu'aucun discours institutionnel ne veut nommer. L'enfant demeure un non-sujet. Son consentement ne vaut rien. L'ordre adulte (familial, médical, scolaire, judiciaire) administre les corps mineurs, et c'est dans cet espace d'administration que la prédation prospère sans scandales.
Cet ordre adulte a un bras armé, et l'album le connaît de près. Il exprime une rage contre l'État qui vient de son expérience concrète comme machine disciplinaire : la CAF qui conditionne, l'assistante sociale qui surveille, la BAC qui harcèle. Une rage que la gauche étatiste, occupée à réclamer des nationalisations supplémentaires comme si l'extension de l'appareil d'État produisait mécaniquement de l'émancipation, peine structurellement à entendre, parce qu'elle confond redistribution et libération. Les émeutiers de l'été 2023, après la mort de Nahel, brûlaient des mairies, des écoles, des centres sociaux, et la gauche s'en étranglait, incapable de lire dans ces cibles autre chose qu'une irrationalité autodestructrice. Pourtant c'était la même logique : l'infrastructure étatique vécue non comme protection mais comme conditionnalité permanente, surveillance quotidienne, humiliation administrative. Marx lui-même distinguait "l'arme de la critique" (la théorie, le programme, le congrès) de "la critique des armes", le moment où la force matérielle parle depuis le vécu. PRETTY DOLLCORPSE opère depuis ce second registre, et c'est précisément depuis cette position que l'expérience du guichet humilie là où le programme promet de protéger.
En fin de compte, l'album rend audible ce que la reproduction sociale ordinaire maintient silencieux, pour que "les trois du fond de la classe" comprennent qu'ils ne sont pas seuls dans le puits.