Chronologie The Beach Boys - Part. 12 : https://www.senscritique.com/liste/chronologie_the_beach_boys/4141338
J'imagine le public de 1967, qui a eu droit juste avant à "Pet Sounds", puis au single "Good Vibrations", à qui on a promis monts et merveilles avec "SMiLE" , et qui se retrouve avec ce "Smiley Smile"... Passer de l'ampleur , de la démesure, de la complexité musicale que seul un génie peut produire, à l'album le plus intimiste , léger et modeste du groupe depuis "Surfin Safari" ("Beach Boys Party" en réalité mais il est un peu à part)... Pas étonnant que ça sente à ce moment là le début de la fin pour les Beach Boys et leur réputation de groupe incontournable, et la cruelle ironie est que cela arrive pile au moment où ils allaient vraiment naitre et s'épanouir sur le plan créatif en tant que groupe complet, et non plus uniquement comme le groupe de Brian Wilson.
Ce qu'il s'est passé ici c'est que SMiLE a éclaté comme un merveilleux ballon qu'on aurait trop gonflé, entrainant la chute personnelle de Brian Wilson , en burn-out total, rongé par son perfectionnisme et ses ambitions inatteignables (et par les substances aussi un peu). Après avoir touché les étoiles , il décide de se replier sur lui même, délaisse les studios du Wrecking Crew pour en construire un directement chez lui. Fini les orchestres surpeuplés, fini le mur du son de Phil Spector comme modèle, il y a juste les Beach Boys historiques (à priori Bruce pas vraiment concerné par l'enregistrement), ensemble chez eux, à fumer de l'herbe , gratouiller quelques morceaux, et essayer de recréer l'aspect insouciant de leurs débuts, probablement de manière un peu superficielle, mais néanmoins réparatrice. Devant un Brian qu'on devine éteint , Mike, Al et surtout Carl (on trouve moins d'infos sur l'état d'esprit de Dennis à ce moment là) décident de mettre la main à la patte pour prendre plus de place dans le process créatif du groupe, et de sortir de leur rôle de simple vitrine du talent de Brian en concert. Ils décident de reprendre quelques morceaux de "SMiLE" , de les réenregistrer et les réinterpréter en baissant drastiquement le niveau et l'ampleur des accompagnements musicaux afin de donner cet album minuscule, à l'ambiance feutrée et intimiste.
Il n'y a que "Heroes and Villains", que Brian ne voulait pas brader même si il a coupé certains passages et revu drastiquement à la baisse ses ambitions concernant le morceau, et bien sûr "Good Vibrations" (qui se retrouve ici comme un cheveu sur la soupe) qui comportent encore les traces des ambitions du début d'année. Pour le reste on a 7 morceaux repris de "SMiLE" et 2 compos nouvelles ("Little Pad" et "Getting Hungry"), le groupe n'enregistre qu'un seul instrument d'accompagnement à chaque fois (piano, guitare, ou simplement basse, très peu de batterie) , élabore des bruitages ou sonorités d'ambiance autour, et essaye de s'amuser dans les lyrics et les harmonies (qui restent très légères). Dans "Vegetables", ils dépouillent le morceau de ses instrus, enlèvent la phase "Mamma says", font couler le robinet et croquent des carottes. "Fall Breaks and Back to Winter (W. Woodpecker Symphony)" reprend la mélodie de "Fire" et l'emmène sur quelque chose de complètement différent , loin de son côté inquiétant initial, pour donner cette instru qui me fait penser à la bande son du jeu "les Schtroumpfs" sur Megadrive (voilà c'est dit). "She's Goin' Bald" est une nouvelle version de "He gives Speeches" de SMiLE , dans lequel les paroles sont complètement changées pour devenir une grosse blague, et sur laquelle on a rajouté un nouveau final très sympa où Mike se prend un peu pour Elvis. Sur le très doux "Little Pad" on les entend avoir du mal à commencer la chanson tellement ils se marrent , et puis sur toute la face B (hors "Good Vibrations" et le sympa "Getting Hungry", plus énergique mais toujours aussi dépouillé) c'est Carl et sa voix d'ange qui chante (ou chuchote parfois) des versions épurées de 4 autres morceaux de "SMiLE" , et voilà ce que donne la promesse de "teenage symphony to God" donc.
Quand on écoute "Smiley Smile" après "Pet Sounds" , ou pire, après les formidables "Smile Sessions" comme je l'ai fait, on a de quoi être perplexe. La compil de 2011 (calquée sur l'album solo de 2004 de Brian) suivait un déroulé précis, avec des thématiques travaillées et était d'une richesse incroyable, alors que dans "Smiley Smile" les morceaux semblent être choisis au pif et il n'y a plus aucune logique , ce qui est forcément déceptif. Néanmoins il faut souligner que réenregistrer des versions plus modestes de certaines chansons ne les rend pas pour autant moins bonnes, simplement différentes. "Vegetables" est bien fun en l'état, l'esprit initial de "Wind Chimes" ou "Wonderful" est complètement changé mais ça donne des chansons vraiment chouettes, et l'album joue à fond la carte du côté Lo-Fi , fait maison , très apaisant. C'est avant tout un véritable album de descente de trip, comme un verre d'eau glacé après une nuit de beuverie, comme s'asseoir et enlever ses chaussures après une grosse randonnée, et surtout c'était une étape nécessaire pour reconnecter le groupe et essayer de reprendre du plaisir à créer de la musique ensemble. En prenant en compte tous ces aspects j'ai forcément de la tendresse pour "Smiley Smile" , et si ce n'est pas le concept d'album ultime je trouve la majorité des morceaux très appréciable.
Après le groupe semble tout de même déçu du résultat à posteriori , et cette situation a malheureusement laissé des cicatrices indélébiles sur la psyché de Brian, fracassé dans son élan, qui allait être en proie aux doutes et faire face à une profonde dépression dans les années qui suivent...
Mais après la phase "Surf" et la phase "Brian Wilson is a genius" , ainsi allait débuter la phase 3 des "Beach Boys" , celle de la diversité et de l'émancipation créative de chaque membre du groupe , et le moins qu'on puisse dire c'est que ça va rester passionnant pendant un bon paquet d'années encore...