Au début, j'avais du mal avec ce disque. La pochette y était sûrement pour quelque chose, avec ce Gary en carton mal intégré dans le paysage, comme s'il flottait sur la colline, avec sa coiffure façon Billy Idol. Je le trouvais plat, un peu forcé, et franchement ordinaire après Dance et I, Assassin. C'est d'ailleurs ce que tout le monde dit ; jusqu'à maintenant, je n'ai jamais trouvé d'avis positif pour celui-ci. Pourtant, Warriors s'est imposé à moi petit à petit, écoute après écoute, au point qu'il est devenu mon préféré de Gary, surpassant même son prédécesseur dans mon estime. Il faut dire que ma sympathie pour cet album est renforcé par le fait que personne ne l'aime.
En effet, pour beaucoup de gens, il marque le début de la traversée du désert de Gary, qui s'étendra de cette année 1983 jusqu'à Sacrifice de 1994. Moi, je le vois plutôt comme un prolongement du jazz-funk électronique froid instauré par Dance / I, Assassin vers quelque chose de plus accessible, mais aussi de plus angoissant et malaisant (dans le bon sens du terme).
Il faut dire que Warriors fut créé dans des moments durs. Alors qu'il était déjà détesté par les fans de David Bowie pour leur ressemblance stylistique et par la critique qui a assassiné I, Assassin (ahah lol), Gary se fait jeter de chez lui par sa girlfriend, si bien qu'il est tout seul. Il se réfugie alors à Jersey où il écrira dans une chambre d'hôtel ces 9 nouveaux morceaux.
Sauf que rien ne va bien se passer ensuite. À l'époque d'I, Assassin, son label lui avait proposé de s'allier avec un co-producteur, mais habitué à travailler tout seul, il avait refusé. L'échec commercial du disque va remettre sur la table la proposition, si bien que pour Warriors, Beggars va lui imposer de travailler à deux, en échange d'un méga budget. Bon, du coup Gary est pas super content, mais au moins il peut choisir ce fameux producteur, et ce sera Bill Nelson, parce qu'il l'aime bien. Au début, l'ambiance au studio est bonne, mais rapidement, ça va partir en vrille ; faut dire que Bill est issu du rock prog, d'où certaines discussions énervées sur la direction à prendre. S'ajoute à ça le fait que Gary aurait quand même préféré être tout seul à la composition, bref, Warriors naît dans la douleur.
On s'attend donc à ce que ça soit nul, mais comme c'est Gary, ça marche trop bien. On retrouve les éléments principaux des deux disques précédents, à savoir la LinnDrum, pas mal de percussions en tout genre, des synthés analogiques ambients et la basse fretless. Comme je suis un grand fan de la LinnDrum, des percussions, et des synthés analogiques, je suis bien content évidemment.
Mais quelque chose à changé, et ça se ressent dès l'ouverture. En effet, là où I, Assassin s'ouvrait sur un morceau super mais pas très accessible (long, refrain pas très accrocheur), là où Dance s'ouvrait sur un morceau d'ambient-noir de 9 minutes, ici 'Warriors' est plus efficace, même si l'esprit Numan est toujours très présent. On y trouvera notamment une grosse batterie, un refrain épique mémorable avec Gary qui se lance dans de grandes envolées, et même des solos de guitare. Il fera une percée dans les charts, aidé par son clip trop bien où l'on voit le dude piloter un avion. C'est une sacrée entrée, avec des paroles glauques qui déterminent l'ambiance générale de l'album, et des nappes aiguës sur le refrain qui suivent la mélodie vocale, ce qui renforce le côté tragique de ce qu'il nous raconte. En effet, il apparaît ici comme un guerrier laissé seul dans le désespoir et la mort, et qui est plein de regrets et d'envie de vengeance (c'est comme ça que j'interprète le refrain en tout cas) : 'I fell for so long for you all /I fell for so long for you'. Personnellement, j'ai toujours des petits frissons lorsque Gary dit 'She's gone', puis répète après un petit temps 'gone', comme un sort inexorable, idée d'un destin fatal rappelée par la longue, très longue outro répétitive s'achevant sur un fondu. Et on retrouve donc l'énergie rock de Bill, ce qui fait que même si on comprend pas l'anglais, on peut quand même tripper. Même ma mère a aimé, c'est dire...
Forcément, après un morceau aussi énorme, c'est dur de maintenir le niveau. 'I Am Render', inspirée de la nouvelle SF The Dream Master, est la piste la plus difficile à cerner ; elle marque les esprits dès son introduction avec son motif ultra inventif à la LinnDrum (franchement, mettre juste un clap sur le quatrième temps, c'est du génie, ça donne une impression de mouvement, comme si on faisait un pas en avant, puis un pas en arrière). Cependant, j'ai ensuite quelques doutes sur la qualité du morceau avec le saxophone invasif qui déboule, en plus du fait qu'il est pas très subtil et mélodiquement pas fou fou. Mais faut croire qu''I Am Render' est un miracle, puisqu'il réussit à me faire tripper rien qu'à son motif précédemment évoqué, au point que c'est la piste du disque où je ressens le plus cet espèce de phénomène d'expansion de mon corps. On retrouve à niveau le côté glauque de l'ouverture dans les paroles, elles sont super bien écrites en plus, franchement lisez-moi ça : 'They call me Render, the shaper of things', 'I don't crash, the sky moves', 'Colour me black if you wish, but / I don't believe, I don't believe'. Gary parvient à me faire ressentir l'absence d'empathie de Charles Render rien que par son texte et sa compo, alors que j'ai jamais lu The Dream Master, c'est incroyable.
Ensuite, on a 'The Iceman Comes', où là encore on est en présence d'un morceau génial, puisqu'ici, il réussit à nous faire ressentir avec encore plus d'intensité le malaise qui s'est emparé de nous dès 'Warriors', comme si 'Something's wrong' (We Take Mystery). Et c'est d'autant plus impressionnant que 'The Iceman Comes' est une ballade basée sur des chœurs féminins et une instrumentation très enveloppante, presque cotonneuse en majeur. On retrouve à nouveau ce putain de saxo, mais il est moins intrusif et s'intègre bien dans l'aspect slow du morceau. À nouveau, on a de bons lyrics chantés avec délicatesse par Gary, ce qui renforce la sensation de malaise, du fait qu'ils sont pas très joyeux : 'My head runs empty / Oh, I've got the fear'.
Et là on se dit qu'après trois morceaux pareils, Gary est incapable de maintenir le niveau.
Bah si.
'This Prison Moon' officie comme le hit qui s'ignore, avec encore le saxophone (on a de la chance, il s'intègre assez bien), et un chœur féminin important permettant à Gary d'établir musicalement le contexte des paroles. Il est en effet enfermé dans une prison lunaire, ce qui donne l'illusion que le chœur est là avec lui, dans la cellule d'à côté, comme si le morceau était un chant de détenus censé leur donner du courage face au soleil qui ne se montre pas et leur peine de milliers d'années (cf. les paroles, trop biens à nouveau). Mais, là encore, si vous comprenez pas l'anglais, c'est pas grave, parce que le morceau est super efficace musicalement, avec une rythmique binaire typique 80s appuyée par des percussions discrètes et des nappes froides et sombres, comme si le désespoir se propageait de détenu en détenu. D'ailleurs, je pense que Gary avait prévu d'en faire un single, ou tout du moins LE morceau de l'album, puisqu'avant la sortie du disque, il avait demandé à ses fans de choisir son titre parmi "Glasshouse", "Poetry and Power" et "This Prison Moon". Ses fans avaient d'ailleurs votés pour cette dernière, mais il a décidé de s'en foutre et à choisi "Warriors", ce qui est pas plus mal au final, ça correspond bien à ce que décrivent les textes.
'My Centurion' est un peu en-dessous, elle incarne le mieux les conflits entre Gary et Bill, puisqu'elle est perdue entre synth-funk et rock pur, ce qui donne un mélange un peu chelou qui fonctionne à peu près. Ça reste un bon morceau, qui est sûrement cher à Gary, puisqu'il y aborde son accident d'avion quasi fatal. Du coup, c'est dommage qu'un thème aussi intéressant soit sacrifié dans ce morceau un peu foiré. Je l'aime bien quand même parce que y a pas de saxophone...
Je me rends compte que je n'ai pas encore parlé de la production, du mixage etc. Une nouvelle fois, c'est du bon travail, rien à voir avec les horreurs futures The Fury et Strange Charm, le son est clair comme il faut mais pas trop non plus, ce qui donne à l'album un aspect artisanal et organique, humain. C'est ce qui me dérange par exemple dans Thriller de Michael Jackson, Quincy est tellement fort que ça en devient presque lassant tant tout est contrôlé, rien n'est laissé au hasard, la production nous emmène sur un seul chemin en nous tenant la main. Donc encore un bon point pour l'album.
Il atteint d'ailleurs son paroxysme sur 'Sister Surprise', morceau de 8 minutes commençant par des nappes sombres qui accentuent le malaise, avant que ça tourne en rock festif. Comme Warriors est ancré dans un univers SF, je vois bien ce morceau dans Blade Runner, pendant la scène de la fête avec la musique cheloue, je sais pas si vous voyez. C'est clairement le morceau central de l'album, où on retrouve les meilleurs éléments des 5 précédents : une ambience faussement chaleureuse, une rythmique marquante, le silence du saxophone, et des paroles de qualité sur le transhumanisme, la chirurgie esthétique, bref la transformation du corps : 'I'm young / Sell a slim body to the man next door', et la partie trippante réside dans le 'Gone wrong. Gone wrong.', répété mécaniquement. Aux premières écoutes, ça m'a fait penser à une sorte d'ordinateur parlant qui arriverait pas à ouvrir un fichier, mais maintenant, je le vois plus comme l'incarnation des doutes de mon prof de philo au sujet du transhumanisme, sur ce qui fait qu'un homme est un homme, où se trouve la limite qui le transforme en autre chose, etc.
Ensuite, on redescend en qualité avec 'The Tick Tock Man', à l'intro qui mène nulle part, le saxo fait son come back sans la subtilité qui devrait venir avec, le chœur féminin commence à être de trop, malgré qu'il fournisse le détail marquant de la piste avec le 'I cOuLd wHiSpER', avec une prise différente pour chaque apparition. Ça respire le remplissage et la fin d'album, pour autant c'est pas mauvais, mais vu ce qu'on a eu avant, c'est un peu décevant, même du point de vue des paroles. Et puis je lui en voudrais toujours d'avoir pris la place de 'My Car Slides (1)'.
Heureusement, le niveau remonte avec 'Love Is Like Clock Law', mon préféré de l'album. Il s'agit d'une ballade de rupture axée sur un tempo lent et rythmé par une cloche récurrente, comme un thème. La petite percussion de l'intro, qui se prolonge tout du long évoque une horloge, comme l'avait fait la séquence principale de 'Cry the Clock Said' sur Dance. Le saxophone s'intègre enfin à merveille, il semble pleurer avec Gary face à sa détresse. Lyriquement, il ne cède d'ailleurs pas à la niaiserie comme le titre le laisse supposer, on retrouve le malaise hantant tout l'album et qui exprime sa solitude dans sa chambre d'hôtel : 'This heart is empty / Of barely hidden memories / And I've found a picture that haunts me again / And I've no sad expression / I've no tears in my eyes / But I am the clown who forgot how to laugh'. D'ailleurs, lorsqu'il chante 'I wonder, does she think of me', à mon avis il pense à sa girlfriend avec un double sens : est-ce qu'elle l'aime encore ? Mais est-ce qu'elle pense aussi au mal qu'elle lui a fait ? Selon moi c'est dans ce morceau qu'on ressent le plus la passion de Gary au niveau du chant, ce qui renforce sa sincérité.
Et on termine sur 'The Rhythm of the Evening', qui touche la grâce lorsque la cocotte de guitare intervient au niveau des couplets ; sérieusement c'est une très belle mélodie Gary... Mais pour le reste, ça tombe à plat. Encore une fois, ça s'écoute très bien, la fin est abrupte mais originale, mais on a le même problème que sur l'album précédent, l'outro est trop longue. Et puis à part cette cocotte y à rien de bien mémorable ici.
Vous l'aurez compris, à part quelques instants faibles, on est en présence de ce qui est pour moi le meilleur album de Gary, là où il pousse son savoir-faire électronique le plus loin pour toucher des contrées jazz (saxophone, plein de percussions) tout en adoptant une approche plus accessible, sans renier son adoration pour la SF froide et clinique, ce qui fait qu'on s'y sent pas très bien, comme si une âme malfaisante circulait dans le disque. Il en devient même plus intéressant qu'I, Assassin, qui fut pourtant ma porte d'entrée dans sa discographie, puisque celui-ci a tendance à ne pas trop prendre de risques et à utiliser la même recette que Dance.
Malheureusement, l'album se vendra pas trop, sans doutes à cause du retour critique désastreux, faisant passer Warriors pour un nanar. N'ayez pas honte de l'aimer, un jour où l'autre les gens l'écouteront avec plus d'attention et ils verront qu'ils avaient tort de le détester. Car franchement, c'était pas gagné vu le contexte de création, mais on tient là un super album.
Précédente : Berserker de Gary Numan (1984)