1987 marque la sortie du dernier album de Gainsbarre. Impossible de le nommer alors Gainsbourg tellement son ombre envahissante a pris le dessus sur le poète fan de swing, très cultivé, pudique et timide des sixties. Serge est de plus en plus dépressif et alcoolique, ses addictions le plongeant toujours plus profondément dans le gouffre sans fond de sa perte. Dans les médias, il est de plus en plus imprévisible, accumulant les provocations gratuites qui font de l’audience alors on continue de l’inviter. Paradoxalement, c’est cette période et les albums qu’il a sortis dans les eighties qui lui ont permis d’atteindre un succès commercial qu’il n’avait jamais connu. Son public est de plus en plus jeune (je le sais, j’étais ado à l’époque), ce qui lui permet de jouer devant des publics de plus en plus vastes se reconnaissant dans ce provocateur mal rasé, en jean et Repetto aux pieds: au Zénith de Paris en 1988 ainsi que dans de grands festivals comme les Francofolies de La Rochelle (« Ça va les p’tits gars de La Rochelle ? Et les pisseuses ?! J’viens d’avoir 60 balais…j’suis un vieux con ! Non, c’est pas vrai !!! » 😃). Il ne voulait pas sortir de scène, il y a été plus ou moins forcé, bluffé par l’accueil d’un public très jeune et bouillant ; quel souvenir bon sang ! Ce dernier album vu son état n’allait pas vraiment de soi. Un peu comme s’il avait voulu (se) prouver qu’il était encore vivant et pouvait s’éclater sur scène une dernière fois, bien qu’il ne se fasse sans doute pas d’illusion sur sa capacité à durer.
Puisque « Love on the beat » en 84 a cartonné en étant basé sur la provocation constante et excessive, pourquoi pas continuer dans cette voie funk rock urbain ? Serge veut tout de même un peu plus soigner son album en inventant le pendant eighties de la Mélody Nelson des années 60 et de la Marilou des années 70. Ici, ce sera Samantha, la petite junkie. Il tente de construire autour d’elle une histoire, ce qu’il ne va que partiellement réussir, loin quand même de la créativité novatrice d’antan, son état ne lui permettant sans doute pas de faire mieux. Si les 1ères notes hyper funky de « You’re under arrest » mettent tout de suite des fourmis dans les jambes, Gainsbarre se retrouve à céder à nouveau (souvent) à la facilité dans ses textes, "Five easy pisseuses" s’en sort bien grâce à ses harmonies intéressantes, mais on peut déplorer la médiocrité de titres comme "Suck Baby Suck", "Shotgun" ou "Glass Securit". Il reste heureusement une merveille à laquelle se raccrocher, son dernier chef d’œuvre, « Aux enfants de la chance » dans laquelle il crache sur la drogue et les dealers, il est bien placé pour savoir de quoi il parle. Et puis deux très bonnes reprises avec "Gloomy Sunday", reprise d’un standard de jazz, désespérément sombre et classe et "Mon Légionnaire" d’Edith Piaf, qui prend dans la bouche de Gainsbarre une autre dimension ambiguë (absolument excellente). C’est un ultime album sombre, torturé (savait-il qu’il n’y en aurait pas d’autre ?) et la voix de Serge avec des cordes vocales à bout de souffle, des paroles parfois difficiles à saisir tellement elles sont marmonnées. Serge s’en va, Gainsbarre a gagné définitivement (on s’en doutait depuis un moment) mais il nous montrait encore une fois qu’il était capable de quelques fulgurances. Chapeau l’artiste.