Naoki Urasawa déploie une nouvelle fois, dans 20th Century Boys, son style graphique et ses obsessions narratives habituelles. Son découpage reste extrêmement propre, sobre, lisible, presque invisible. Il utilise très peu de doubles pages, très peu d’effets spectaculaires de mise en scène, et cherche rarement à faire sortir le mouvement du cadre. Cela donne parfois à son manga une atmosphère proche de la bande dessinée franco-belge classique : une narration claire, posée, renforcée par un soin particulier accordé aux visages et aux origines ethniques des personnages. Les Japonais ressemblent à des Japonais, les Européens à des Européens, et cette justesse visuelle donne au monde représenté une vraie crédibilité.
Sur le plan graphique, c’est sans doute Urasawa dans ce qu’il a de plus constant et maîtrisé.
L'histoire, c'est une autre paire de manches. Sur vingt-deux volumes, Urasawa fait traverser au lecteur plusieurs périodes temporelles (cinq au total) et alterne constamment entre elles. Un choix aussi ambitieux qu'il est casse-gueule.
Le récit suit principalement Kenji, un garçon né dans les années 60, qui doit grandir, s’adapter à sa vie d’adulte, puis faire face à l’arrivée du XXIe siècle. En 1997, Kenji commence à constater que plusieurs événements correspondent étrangement aux “prédictions” qu’il avait imaginées avec ses amis lorsqu’ils étaient enfants : des catastrophes s'enchaînant jusqu'à conduire à la fin du monde. Il va alors tout faire pour empêcher ces visions enfantines de devenir réalité.
Le postulat de départ est excellent. Le mystère est prenant, la progression initiale est efficace, et les premiers volumes se lisent avec beaucoup de plaisir. Urasawa parvient très bien à créer une tension entre les souvenirs d’enfance, la nostalgie, le complot, la menace politique et l’apocalypse annoncée. Au départ, le rythme fonctionne très bien, et l’histoire semble avancer plus loin que ce qu’on imaginait, d’abord avec une vraie intelligence narrative.
Mais progressivement, le récit donne choisit l’escalade plutôt que la densité. Au lieu de rester plus modeste, plus concentré et plus impactant, 20th Century Boys multiplie les mystères, les fausses pistes, les révélations tardives et les retournements artificiels. Beaucoup de mystères centraux au récit sont mis en place et plus de la moitié d'entre eux demeurent sans réponse claire.
La mort de Fukube dans le flashback et sa résurrection, le pouvoir de tordre les cuillères, l’existence de Katsumata, les multiples “morts” et retours d’Ami (notamment lorsqu’il sauve le pape), la résurrection de Kenji ...
Tout cela finit par donner l’impression que l’histoire aurait dû s’arrêter plus tôt. Au lieu de quoi, celle-ci se poursuit malgré tout, au grand dam du lecteur.
Le manga souffre aussi de nombreuses facilités scénaristiques, parfois même de situations franchement ridicules. Une petite fille survit à une guerre de gangs, parvient à imposer la paix entre les factions et les rallie à sa cause. La musique semble devenir plus forte que les armes, au point que des soldats entraînés, venus pour tuer, s’arrêtent simplement pour écouter quelqu’un jouer. Plusieurs personnages survivent à des explosions ou à des situations qui auraient dû être fatales. Des incohérences ou un manque de crédibilité qui viennent entacher une série faisant la part belle au réalisme dans sa majorité.
Ce glissement touche aussi le Worldbuilding. Pendant une grande partie de l’histoire, l’influence de l’antagoniste semble se construire naturellement. Sa secte, son symbole, sa capacité à manipuler l’opinion et à se présenter comme une figure messianique s’intègrent plutôt bien au récit. Mais après le point où l’histoire semble avoir atteint son climax naturel, tout s’accélère de manière absurde.
Ami est considéré comme un dieu en moins de trois ans, puis devient “président du monde” (le terme est réellement employé par le récit) avec des masses de gens qui le suivent aveuglément, sans programme politique solide, sans idéologie claire, et sans explication suffisamment convaincante de cette adhésion mondiale.
L’antagoniste de 20th Century Boys reste pourtant fascinant dans son principe. Ami est intéressant par les moyens qu’il emploie, par le mystère qui l’entoure, par son influence sur les héros et par ses liens avec leur passé. Il est difficile à cerner, et c’est précisément ce qui fait sa force au début. Mais Urasawa, fidèle à ses travers, finit par transformer son antagoniste en force symbolique plutôt qu’en véritable personnage narratif. Ami représente l’enfance oubliée, le ressentiment, le vide identitaire, la mémoire déformée, le fantasme de grandeur né d’un jeu d’enfant. Sur le papier, c’est passionnant. Mais concrètement, ses motivations ne sont jamais à la hauteur de ses moyens. Les révélations ne dépassent jamais les mystères qu’elles étaient censées résoudre.
Les personnages secondaires sont globalement bons, mais ils se diluent dans un casting beaucoup trop vaste et dans une multiplication excessive des points de vue. Le récit nous force à adopter le point de vue de personnages secondaires, parfois même tertiaires sans que cela apporte quoi que ce soit de substantiel. Ces changements constants finissent surtout par faire perdre le fil de l’évolution des personnages principaux. À l’exception d’Ami, qui reste le cœur et le moteur de toute l’histoire, peu de personnages ressortent vraiment avec force. Leurs arcs demeurent incomplets, et beaucoup d’entre eux ne mènent à aucune conclusion.
Le principal problème de 20th Century Boys réside dans son excès. Trop de personnages, trop de points de vue, trop de lignes narratives, trop de mystères, trop de détours, et une histoire inutilement longue. Urasawa est davantage un adepte de la circonvolution que de la complexité. Le récit se tord, se replie sur lui-même, revient en arrière, ajoute des révélations et des contre-révélations, le tout sans donner une profondeur supplémentaire. Au contraire, cette accumulation finit par rendre l’expérience confuse, voire même oubliable.
En étirant autant son intrigue et en compliquant excessivement sa structure, Urasawa finit par affaiblir l’intérêt que l'on peut porter à son manga. Le dernier tier tombe complètement à plat, non seulement parce que la lassitude s'est allégrement installée, mais aussi parce que nombre de révélations manquent de mise en place ou de profondeur dramatique. Une histoire fondée sur le mystère doit faire en sorte que ses réponses soient au moins aussi fortes que ses questions. Or, dans 20th Century Boys, les révélations ne surpassent presque jamais les mystères.
20th Century Boys reste une œuvre ambitieuse, capable par moments d’atteindre une vraie grandeur, notamment dans sa manière d’utiliser plusieurs époques pour explorer la mémoire, l’enfance, la nostalgie et le complot. Mais c’est aussi une œuvre qui concentre les plus grands défauts d’Urasawa en tant que scénariste : une tendance à surcompliquer, à prolonger, à retarder les réponses, et à transformer des antagonistes fascinants en symboles plus qu’en personnages réellement solides.
Si le résultat n'est pas mauvais, il reste très inférieur à ce que son postulat pouvait laisser espérer.