Dans les yeux du Bifrost

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De la même manière que je ne pus jamais vraiment être ami avec Maxime, toujours premier de la classe à ma place, Marie ne fut jamais vraiment l’amie d’Olivier. À mes yeux cela était logique. Et même rassurant, parce que j’eus d’abord peur qu’ils tombent amoureux. Ce n’eut pas été raisonnable : elle avait refusé mon amour, comment pourrait-elle accepter celui d'Olivier, mon alter ego ? Si elle l'avait choisi, il aurait bien fallu que je ne visse plus en lui mon double. Dans la crainte d’une amourette entre ces deux-là, j’entrevis quelque chose qui – en attendant le semblant de maturité de l’âge adulte – aurait le temps pour les dix années à venir de me rendre fou. Fou en tant qu’enfant, fou en tant qu’adolescent et fou en tant que presque adulte, de plus en plus fou même. J’entrevis pour être exact l’idée que l’amour s’il s’arrête aux jolies brunes avec une queue de cheval de viking est voué à être contrarié, source de douleur, de jalousie, de possessivité. Dans le fond de mon cœur germait parallèlement une idée essentielle, salvatrice, qu’il me faudrait attendre plus de quinze ans pour voir fleurir, que l’amour était multiple, infini, qu’il s’adressait aussi bien aux potes qu’aux caniches, qu’aux filles jolies et à ses propres parents, les siens, les miens. Que l’amour s’adresse même à nos ennemis, même à ceux que l’on martèle. Que sans ce type d’amour nous somme souvent seul, et surtout seul dans nos luttes. Ce germe d’idée tendrait mon rapport aux choses, fort fort longtemps après, volonté d’amour harmonie, de l’amour comme Eriximiaque nous l’a présenté au banquet de Platon, beaucoup de Proto-Vikings était présents. L’amour qui voudrait s’affranchir de l'idée de moitié, de l'idée d'âme sœur, pour se voir en tant qu’individu seulement comme une note parmi d’autres sur une partition. Volonté en fin de compte d’élargir l’amour pour ne plus en souffrir. Voilà le genre de petites graines que plantait en moi Marie simplement en me faisant découvrir la jalousie romantique. À travers Marie, mon premier amour, la notion même d’alter ego entamait une métamorphose, dont les mutations ne seraient sensibles que bien longtemps après. D’un amour davantage viable alors ?… c’est une autre histoire.

Marie portait toujours ses T-shirts multicolores flashys – d’où le pseudo de Bifrost que nous lui donnions, pont arc-en-ciel vers le royaume des dieux – parfois rayés comme les vrais arcs-en-ciel, parfois tachetés comme le pelage d’un chat. Elle portait des leggings unis dont la couleur changeait chaque jour. Et au-dessus comme je l'ai dit : ses sempiternels T-shirts en spectres lumineux qui lui donnaient l’air loufoque. Dans son visage ovale au menton pointu, sous ses yeux verts et sous son nez un peu allongé mais pas pointu, elle avait une grande bouche rieuse que je rêvais d’embrasser sans trop savoir, si j’avais pu, comment m’y prendre. J’eus en tout cas descellé la froideur de son sourire, à force de fréquenter sa grand-mère, de jouer du piano peut-être, et à force de lui parler de poulpes sur la plage. Elle aimait les histoires que nous nous racontions dans le club de Viking Ninja Samouraï, et m’encourageait à répéter celle que je lui contais dans les moments privilégiés que j’arrivais à obtenir seul à seul avec elle. Vous connaissez l’histoire du poulpe de St-Samson? avait-elle demandé à mes amis à la deuxième ou troisième réunion du club en sa présence, et alors elle avait encouragé tout le monde à m’encourager, à m’encourager à raconter cette histoire que je lui racontai la première fois accoudé à un muret un soir romantique de classe de mer, à St-Samson donc, cette histoire du Poulpe aux mille tentacules dont j’exagérais le nombre (oserais-je dire « le compte ») à la mesure du nombre de mes auditeurs. Le poulpe de Saint-Samson et les sept mille neuf cent hameçons, que j’appelais ce conte par exemple.

Et à travers cela je donnai quelques directions au club parfois, je créais des ambiances aussi dont nous avions bien besoin pour assouvir nos fantasmes, et je tenais malgré tout de cette manière une forme d’autorité. La présence de Marie dans le grenier de la maison abandonnée, les après-midis de briefing et débriefing Viking, m’encourageait plus que jamais à faire preuve d’imagination, dans le style et dans la péripétie, dans le fond et dans la forme, je soignais mes manières. À défaut de conquérir le Bifrost, il était devenu ma muse.

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