L'avenue de la discorde

Avis sur Dropsie Avenue

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Publiée en 1995, cette bande dessinée au propos politico-social est finalement toujours d’actualité et permet en tout cas, de (re)mettre en perspective certains comportements, réactions ou phénomènes sociaux que l’on perçoit encore parfois aujourd’hui.

Dropsie Avenue, c’est l’histoire, comme son titre l’induit, d’une avenue au cours des siècles, et plus précisément, en parallèle de son histoire du bâti, de son évolution matériel et physique, de la mutation de la vie sociale et culturelle qui l’entoure. C’est donc l’histoire des individus qui occupent ou ont occupé cet espace, des successions de communautés y ayant résidées et cohabitées ainsi que leurs interactions.
Prosaïquement, l’ouvrage montre que cette rue a vu défiler de manière successive des communautés nationales et culturelles différentes. D’abord les hollandais, puis des anglais, irlandais, allemands, afro américains ou encore des individus d’Amérique Latine. C’est enfin, d’une certaine manière, un certain pan de l’histoire de “l’immigration” en zone urbaine voire de l’histoire étasunienne (ou du moins une partie) qui s’incarne dans ce roman graphique.

Ce qui marque d’emblée à la lecture de l’oeuvre, c’est bien cette difficulté (aporie ?) dans la cohabitation de populations d’histoire(s) et de cultures différentes. Chaque groupe est méfiant et/ou rejette les autres groupes. On a ainsi le droit pour chaque “épisode” au lot de caricatures et propos discriminants, xénophobes, à connotation raciste, sur chaque population-type. C’est d’une certaine manière, les soubresauts du “vivre ensemble” qui y sont portraiturés.
Peur de l’autre, crainte du remplacement, sensation de ne plus être “chez soi” (entre-soi ?) dans « sa » communauté. Finalement, comme une réaction d’anticorps face à une présence étrangère. Comme si le corps social réagit à la façon d’un corps biologique.

Ces situations font d’ailleurs échos à l’histoire de nos grands ensembles, ayant accueillies à l’origine une population blanche de “classe moyenne”, qui sont au fur et à mesure devenus des lieux de paupérisation-ghettoïsation ayant accueillis une population plus pauvre mais aussi diversifiée. A l’inverse on a pu observer un phénomène de “fuite” de ces classes moyennes blanches corrélée à l’arrivée d’un (ou plusieurs) nouveau(x) groupe(s) sociaux différents, soit, des individus aux assises financières moindres et d’une autre sphère culturelle, ce qui a pu créer, du coup, un double sentiment de différenciation (“ethnicité” et pauvreté) pour ces populations préalablement installées dans ces zones urbaines.
Du point de vue des échos, Dropsie Avenue renvoie aussi à la lecture de l’ouvrage (et sans doute bien d’autres) collectif La misère du monde, qui débute d’ailleurs par un entretien avec un couple de blancs résidant dans un quartier multiculturel et qui met bien en exergue les difficultés de cohabitation, mais d’abord de compréhension de l’autre. Dans un genre annexe, on pourrait surement faire de nombreux rapprochements avec la série Show me a hero de David Simmons (le créateur de The Wire) questionne aussi le rapport à l’autre dans cette ville où un maire doit faire face à la décision de construire des logements sociaux qui profiteront à des afro-américains au sein d’un quartier blanc.

Tous ceux qui travaillent dans le secteur de la politique de la ville peuvent constater au quotidien ce qui semble être un être un des fils rouge de Dropsie Avenue, ce rapport au passé, idéalisé pourrait-on dire, sans cesse vu comme un modèle et qui semble devenir au fil du temps une légende, un mythe, une destinations idyllique inatteignable. Finalement, cette sempiternelle phraséologie passéiste déjà ferment de l’identité romaine trouve ici une nouvelle incarnation-illustration.

Même si l’auteur n’efface pas les individus et les trajectoires personnelles (quelques individus aux complicités, solidarités voire plus entre groupes), on sent bien que pour lui, le cadre social reste le plus solide contraint globalement les quelques comportements différenciés du groupe. C’est là toute la force des infrastructures et des superstructures.

En définitive, Dropsie Avenue, c’est une fresque sociétale dure, parfois violente, désabusée (réaliste ?) mais aussi touchante, poignante, et surtout, toujours d’actualité, et qui semble-t-il, le sera encore longtemps.

PS : J’ai oublié d’en parler, mais artistiquement et techniquement l’oeuvre est superbe, c’est superbement rythmé et régulièrement ponctué de pages qui assènent un coup de poing au lecteur. Grande maîtrise.

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