La Première Guerre Mondiale comme vous ne l'avez jamais vue...

Avis sur Petra chérie

Avatar Arthur Debussy
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Plus grand monde ne semble se souvenir d'Attilio Micheluzzi. Il est vrai qu'il n'a pas la renommée d'un Hugo Pratt, probablement le dessinateur italien le plus connu. Pour autant l’œuvre de Micheluzzi est tout à fait digne d'intérêt. Pour ma part, j'ai connu ce dessinateur en lisant le livre-interview de Jirô Taniguchi (« Jirô Taniguchi, l'homme qui dessine »), célèbre mangaka japonais, qui reconnaissait l’œuvre de Micheluzzi comme l'une de ses influences.

Un point commun entre Pratt et Micheluzzi : ils eurent tous deux un père militaire. Est-ce parce qu'ils furent marqués par les deux grands conflits mondiaux du XXème siècle, toujours est-il qu'ils partagèrent également un goût pour l'Histoire, qui se traduisit avec bonheur dans leurs bandes dessinées fouillées et érudites.

Mais la comparaison s'arrête là. Car si Hugo Pratt s'est peu à peu libéré de ses influences pour produire une œuvre extraordinairement originale, ne serait-ce que sur un plan purement visuel, Micheluzzi s'est ostensiblement placé sous le haut patronage de Milton Caniff. Je ne connais que de réputation ce dernier. Mais il semble que tout comme Caniff, Micheluzzi ait créé, du moins pour « Petra Chérie », des personnages archétypiques : Petra la femme fatale, sans doute inspirée par Louise Brooks, mondaine, effrontée et courageuse, Nung, son fidèle serviteur, sorte de sage chinois tout droit sorti d'une image d’Épinal, Shapiro, son fidèle dogue, et ainsi de suite.

Mais le coup de génie de Micheluzzi, c'est qu'il se sert de ses personnages un peu clichés pour mieux les placer dans des situations troubles. Micheluzzi pratique l'art de l'entre deux, du clair obscur, visuel mais aussi moral. En fait c'est là ce qui fait l'originalité de sa série : le dessinateur et auteur italien fait évoluer ses personnages à la fin de la guerre 14-18, à une époque ambivalente. Son héroïne, Petra de Karlowitz, est citoyenne néerlandaise, fille d'un riche industriel polonais et d'une belle française. A l'époque, la Hollande est un pays neutre, tout comme semble l'être Petra. Mais son cœur balance du côté Allié, et elle profite de son statut social favorisé et de son apparente neutralité pour prêter main forte dans la guerre contre les empires germaniques.

Petra fait alors face à toute une palette de dilemmes moraux : tromper des amis de l'autre bord, s'afficher neutre jusque dans les combats pour ne pas subir le feu ennemi, poser une bombe alors qu'elle est invitée d'honneur... Mais ce qui est également intéressant, c'est la complexité des personnages qu'elle croise sur son chemin. Si Petra est tout sauf totalement blanche ou noire, il en va de même pour ses contemporains. Ses ennemis ont toujours leurs raisons, et « Petra Chérie » devient le récit d'une époque passionnante car terriblement nébuleuse et confuse. Grandeur d'âme et bassesse se côtoient, parfois même au sein d'un même personnage.

« Petra Chérie » réserve ainsi de nombreux niveaux de lecture. Mais cette série est aussi le témoignage de la fin d'une certaine Europe, cosmopolite et lettrée, comme l'est Petra. Et c'est plus particulièrement à travers la trajectoire de l'héroïne éponyme que cette chute nous est dépeinte. D'abord enjouée, légère et irrévérencieuse, Petra va se retrouver de plus en plus engluée dans les conflits de son temps et les situations extrêmement dangereuse qui s'ensuivirent, surtout quand on est une femme, belle et intrépide. L'éclat de Petra va ainsi peu à peu se ternir... jusqu'à l'avènement du bolchévisme, qui signe la fin de ce récit fleuve... et peut-être bien d'une époque, et même d'un monde.

« Pétra Chérie » est donc un monument oublié du neuvième art, une série constituée autour d'une multitude de brefs épisodes, comme autant de contes moraux modernes, ou comme un opéra de papier avec ses personnages flamboyants, ses retournements de situation surprenants et ses moments tragiques. Une série magnifique, qui laisse songeur une fois la dernière page lue et l'album refermé. Comme un bout du XXème siècle, un morceau de ce continent embrasé, de cette Histoire que plus grande monde ne connaît vraiment de nos jours... Un témoignage inestimable de ce qui fut et n'est plus...

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