Simulacre viriliste

Avis sur Sun-Ken Rock, tome 1

Avatar Josselin Bigaut
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Quant, en dépit de la qualité incontestable de son dessin - dont je n'étais cependant pas si friand - Sun-Ken Rock écope d'un deux sur dix, c'est qu'en général l'auteur s'est tiré, non pas une balle, mais un missile thermonucléaire dans le pied. Et avec entrain qui plus est.
Certains ont la bassesse joyeuse. Après tout, nul n'est tenu de déplorer son propre démérite. Aussi longtemps qu'il s'en trouvera pour applaudir l'indignité, celle-ci pensera toujours avoir une raison d'être.

Sans doute aurais-je pu - à l'aune de circonstances très précises - apprécier Sun-Ken Rock. Il eut fallu pour cela que j'ai conservé ma mentalité de collégien. Du début du collège, j'entends. Pour peu que l'on n'ait pas trop de fierté et encore moins de goût, Sun-Ken Rock s'apprécie encore bien pour ce qu'il est : une parodie de masculinité. Je pense qu'à ce titre, quelques rappels sur ce qu'est effectivement la virilité s'imposent cordialement car, à en juger les retours qu'il m'ait été donné de lire : il y a méprise. Une sacré méprise.

La testostérone n'est pas un critère inhérent au concept de virilité. Agir comme un mongolien en bandant ses muscles - et pas que mais j'y reviendrai - n'est pas une caractéristique suffisante pour pouvoir être un homme au sens le plus noble du terme. À ce titre, observant les ersatz de mâles défilant vingt-cinq volumes durant, j'ai pu mieux appréhender les raisons pour lesquelles certaines femmes s'offusquent de constater à quoi en est réduite la féminité dans certaines fictions. Celle-ci ne faisant d'ailleurs pas exception ; car lorsque l'on ne sait pas écrire ses personnages, que ceux-ci soient mâles ou femelles n'y change rien, la médiocrité n'épargne ici personne.
La virilité au sens antique du terme a en réalité plus à voir avec la droiture et l'intégrité que la circonférence des biceps. Alexandre Soljenitsyne n'avait pas la carrure d'un golgothe et vivait de sa plume, mais pour être resté fidèle à lui-même et s'être levé face à un système inique - ce qui nécessitait une certaine dose de courage sans avoir à castagner qui que ce soit - il était infiniment plus viril que tous les athlètes soviétiques dopés et sur-bodybuildés. Il y a la virilité et il y a la virilité en façade. Au regard de ces lignes, tout lecteur de Sun-Ken Rock - même peu assidu - saura déterminer, sans que j'ai à aboutir à une conclusion lapidaire, à laquelle des deux catégories appartient ce manga.

Les premiers tomes laissèrent en plus entendre qu'il y avait tromperie sur la marchandise. Si les illustrations des jaquettes annoncent la couleur, le tout premier chapitre a manqué de faire défaillir. La différence de qualité entre la devanture et le contenu initial ne tient pas du contraste mais du gap béant.
Les dessins sont distinctement inégaux d'une page à l'autre. La qualité ne varie pas en dents de scie mais en montagnes russes. Les phases de dessins minimalistes associées aux séquences humoristique - dont on attend encore qu'elles fassent rire - n'ont vocation qu'à masquer avec peine le manque de temps d'un auteur qui se sera trop investi sur certaines pages au détriment des autres.
À sa décharge, Boichi n'aura recours à la manœuvre que les tous premiers volumes. Passé le deuxième tome, il se trouvera enfin un rythme adapté au temps dont il dispose et saura soigner chaque planche. Même aussi bien maquillé, le manga manque d'éclat. Le style du dessin est pourtant spécifique à l'auteur. Cependant, je ne saurais dire si cela tient au fait que le fond influe sur la forme, mais ces belles compositions graphiques m'apparaissaient parfois ternes et postiches. Cela ne tient toutefois qu'à une impression et non à un constat, je n'épiloguerai par conséquent pas davantage sur ce simple ressenti.

Ce sur quoi je risque d'insister en revanche est la facilité confondante irriguant les veines d'un Seinen typiquement adolescent. Facilité associée à une puérilité malsaine d'un auteur dont j'aurais juré qu'il avait vingt ans de moins que l'âge auquel il a rédigé son script débilitant.
L'entrée en matière donne le «la» ; le reste de la symphonie promet d'être atonale. Quand le héros musculeux dérouille une meute de voyous pareils aux punks d'Hokuto no Ken qui s'en prenaient gratuitement à un vieil homme, l'auteur envoie un message à un son lectorat. Un S.O.S. pour œuvre en perdition. À peine commencé, Sun-Ken Rock est déjà perdu.
De toutes les envies qui m'ont prises en lisant le premier chapitre, celle de poursuivre la lecture n'était pas à l'ordre du jour. D'autant que des innocents en danger (ça sert à ça un innocent dans un mauvais manga), il y en a une chiée. Le héros justifie ici son existence par le seul concept de la demoiselle en détresse. Quand le bon goût n'est pas de la partie, l'originalité fait généralement faux-bond elle aussi.

Kenshirô est plus viril que Kitano Ken en ce sens ou lui ne cherche pas à se battre à tout bout de champ ; il ne se castagne pas parce qu'il le peut mais parce qu'il le doit. Cette nuance entre les deux personnages (dont celui issu d'un Shônen est apparemment mieux écrit que celui sorti d'un Seinen) contribue à amener de l'eau à mon moulin ; la virilité, il y ceux qui l'incarnent et ceux qui l'affichent.

Nous n'avons pour l'instant pas esquissé la profondeur abyssale de la facilité dans laquelle s'engouffre Sun-Ken Rock. Que l'œuvre s'enfonce dans ces méandres ne me pose pas problème aussi longtemps qu'elle ne nous entraîne pas dans son naufrage. Hélas, la lecture nous impose de couler avec le navire. La profondeur de l'abîme est insondable et il ne nous est permis de toucher le fond qu'à l'issue de vingt-cinq longs et fastidieux volumes.
Entre Ken qui devient le chef d'une organisation dès le deuxième chapitre et le cassage de gueules intempestif, on a bien compris qu'on ne lisait pas du Urasawa. Et quelle organisation : une mafia. Mais attention, les stéréotypes ont la vie dure. Certains font des amalgames honteux entre mafia et criminalité. Ici, c'est la mafia de l'amour. Des hommes bourrus au grand cœur qui protègent la veuve et l'orphelin. On ne m'avait pas fait le coup depuis Golden Wind. L'inconvénient étant que cette fois, il n'y a pas les stands pour combler les avaries flagrantes de l'U.S.S Sun-Ken Rock.

Parlons des femmes. Non. Pas des femmes. Plutôt des personnages féminins présents dans ce Seinen. La distinction est de taille entre les deux. Tous les personnages féminins sont ici sculptés dans le même moule. Un peu usé le moule à en juger les finitions de ce qu'il excrète.
«Mâles taper. Femelles récompenser mâles avec sexe» ; ces considérations élémentaires constitueront l'absolu de la construction des personnages de Sun-Ken Rock. Certains lecteurs s'en contentent. D'autres s'en réjouissent même. En ce qui me concerne, je peine à distinguer les amourettes bestiales de la faune ambiante d'un porno libidineux. Du nu, il y en a ; c'est un Seinen, je ne vais certainement pas faire ma mijaurée. Toutefois, quand des femmes qui viennent d'être continuellement violées s'offrent immédiatement à leur sauveteur ou lorsque la conclusion d'un coït se concrétise par quelques jaillissements de fluides divers et variés, l'adjectif libidineux tient presque de l'euphémisme.
Des parenthèses sexuelles un peu crues et pas franchement justifiées du point de vue de l'intrigue ou de la mise en scène, j'en ai lu. Quand on a comme moi parcouru Gantz, découvert Hanzo no Mon, subit Kekko Kamen et égratigné Berserk, on sait à quoi s'attendre. Ça ? Je n'ai jamais rien lu de tel auparavant ; et à Dieu ne plaise plus jamais je ne m'infligerai le spectacle d'un cloaque de cet ordre. Du porno qui ne saurait séduire que les pourceaux, c'est à ça que ça tient.
Ce n'est pas tant le déballage que je déplore mais sa gratuité. En tant que fidèle lecteur des œuvres de Hideo Yamamoto, je sais faire la distinction entre choquant et graveleux. À en juger le rendu, on jurerait que Sun-Ken Rock a véritablement été écrit par un collégien vicieux qui projetait sur papier des fantasmes de masculinité qu'il ne pouvait se permettre dans la réalité. Le rapport au sexe et à la violence est d'une immaturité inouïe.
C'est très cru, très violent, mais pour quoi ? À quelle fin ? Si la démarche artistique d'un Hideo Yamamoto se comprend pour ce qu'elle est, celle d'un Boichi se vomit pour ce qu'elle représente. Sun-Ken Rock n'est pas «extrême» mais juvénile dans l'acception la plus méprisable du terme.

En vérité, dans le registre des justiciers urbains au grand cœur, un Ryo Saeba vaut mille Kitano Ken. Et pour ce que vaut un Ryo Saeba, ce n'est pas fameux.

De la parure, rien que de la parure. Une histoire en papier peint pour justifier des combats stupides, une virilité simulée et exacerbée pour compenser celle qui fait défaut à son auteur, la teneur des sentiments exprimés, la notion creuse de Justice affichée... rien que des baudruches gonflées d'air si ce n'est de méthane à en juger de là où ça sort.

N'allez pas quémander un scénario, vous n'aurez à la place que des motifs de baston irrecevables pour tout esprit normalement constitué. On nous rejoue Taken tous les cinq chapitres jusqu'à ce que Ken ne devienne manager pour Idols. Au menu : du cul, du cul, du cul, du cul, du cul, un contenu scénaristique très bien construit, ah non, pardonnez-moi : c'est encore du cul. Avec en bout de course bagarres et carambolages. Je vous ferai grâce du personnage fantasmant une relation d'inceste avec sa propre fille dont le traitement n'aura rien de comparable avec cette thématique analogue proposée dans Berserk.
Non, ici, le désir d'inceste, c'est pour le plaisir. Le plaisir de faire «extrêêêêême» et apparemment le plaisir de tout faire pour rajouter une note de merde à ma collection SensCritique.
La mise en scène sans promesse ni enjeu concret m'a d'ailleurs rappelé Inu Yashiki. Le cul en plus.

Ce qui est gratuit ne vaut rien. Au regard de cette maxime, le déferlement de facilité glavioté au visage du lecteur prend tout son sens et révèle la valeur intrinsèque de Sun-Ken Rock. L'infinie vacuité du chapitre soixante-quatorze, où deux protagonistes se rendent dans un «Kiss Club» afin de se branler et tirer un coup avant de partir illustre à merveille l'étendue exhaustive de ce qu'a à offrir le manga : aucun propos, aucune finalité, par conséquent, aucun intérêt.

Combien de fois ai-je soupiré de dépit devant ce que je lisais ? Un record du monde a dû être battu ; la quantité de CO2 que j'ai dû expectorer durant cette période doit se mesurer en kilotonnes. Que Do-Heun recouvre rapidement d'une chute de dos de quatre étages ou que les parents de Ken aient été tué par le père de Yumin entre autres facéties du genre n'ont pas arrangé les choses.

Ces histoires de gueguerres du monde clandestin à grand renfort de transferts d'argent faramineux n'ont aucun sens. Un coup de fil à la brigade financière sud-coréenne aurait suffi. Mais non. Parce que bagarre.
Facilité oblige, l'adversité est aux abonnés absents. Quelques mandales et tout rendre dans l'ordre ; chaque combat étant interchangeable avec un autre, aucun n'ayant quoi que ce soit de notoire à répertorier pour se différencier des autres. C'est bien dessiné mais c'est informe.

La trame n'eut-elle pas ressassé périodiquement par le biais de sa narration que Park Tae-Soo était omnipotent et influent que je ne l'aurais jamais compris ainsi. Ils ont tout d'une bande de voyou à la petite semaine. Tout ce qui puis les distinguer de la bande à Onizuka tient à leur costume et à rien d'autre.
Et à quoi bon cette pseudo intrigue politico-financière ? Tout se résout à coup de latte. L'intrigue cherche à se donner un relief qu'elle n'a pas, elle gonfle le ventre pour cacher à quel point elle est plate. Une baudruche là encore.

Convenu et prévisible comme on peut s'attendre d'une œuvre qui n'a rien à offrir sur le fond, je recommanderai à tout lecteur éventuel de s'en tenir au chapitre cent-soixante-quatre où figure un résumé exhaustif de l'intrigue jusqu'à lors. Vous vous épargnerez une perte de temps considérable.
Boichi ne doit plus jamais rédiger un script. Qu'il collabore aujourd'hui avec l'astucieux Riichiro Inagaki constitue un début de rédemption pour ce qu'il a écrit jusqu'ici. Rédemption, oui ; car quand on cumule toutes les tares afin d'ériger à partir de ces dernières un monument à la gloire du mauvais goût, on a quelque chose à se faire pardonner.

Déplorer la conclusion du manga comme ont pu le faire certains de ses lecteurs assidus n'a absolument aucun sens, en tout cas, pas plus que n'en a ce Seinen surcoté. La trajectoire logique et implacable d'une dégringolade implique tout naturellement un atterrissage des plus salissant. Pour qui sait qu'une cause précise entraîne une conséquence attendue, il n'y a là aucune raison d'être surpris.
Sun-Ken Rock n'a aucune finalité ; pourquoi aurait-il eu une fin ?

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