Depuis le temps que je le voyais squatter les étagères de mes librairies et que les recommandations pleuvaient de partout à son sujet, il fallait bien que je finisse par l'arracher à sa galerie pour me faire mon propre avis. 18,50€ et 2h de lecture plus tard, force est d'admettre que ce premier tome de Absolute Martian Manhunter n'a absolument pas volé sa réputation de petite pépite. De quoi largement mériter sa place dans les podiums comics de l'an dernier.


Pour être honnête, lorsque DC a lance sa nouvelle gamme « Absolute », j'étais surtout curieux de voir ce qu'ils allaient faire de Batman, Wonder Woman, Flash ou Green Lantern. Martian Manhunter me semblait presque être le vilain petit canard de la bande. Un personne probablement apprécié par les lecteurs de comics les plus chevronnés, mais loin de celui qui fera vendre des palettes à lui tout seul.


Monumental erreur, comme dirait l'autre. Parce qu'après lecture, on tient peut-être tout simplement la série la plus barrée, la plus ambitieuse et la plus inventive du lot (les spécialistes me confirmeront).


L'histoire suit John Jones, agent du FBI au sein d'une division un peu particulière : la Force Spéciale sur le Terrorisme Stochastique. Derrière ce nom un peu compliqué qui vous rapportera pas mal de point au Scrabble se cache une idée plutôt simple : comprendre pourquoi les gens agissent comme ils le font afin de prédire les comportements dangereux avant qu'ils ne se produisent. Oui, du Minority Report sans les précogs.


Du moins, jusqu'au jour où tout déraille. Jusqu'au jour où un kamikaze se fasse exploser dans un café où John sera le seul survivant parmi une dizaine de victimes. Officiellement, il s'en sort avec une simple commotion cérébrale. Officieusement, quelque chose s'est installé dans sa tête. Quelque chose qui passe sous le radar des IRM. Une présence. Une voix. Le Martien. Une entité extraterrestre qui a profité de son traumatisme pour fusionner avec lui, et par extension lui sauver la vie, et lui offrir une perception du monde radicalement différente.


Et c'est bien sûr à partir de ce moment que la série devient fascinante. Parce que le véritable sujet de Absolute Martian, ce ne sont pas tant les super-pouvoirs, ça on en a soupé, on connait. Le véritable sujet, je disais donc, c'est la perception. Ou plutôt : Qu’est-ce qui pousse les gens à agir comme ils le font ? C'est ce que la série essaiera merveilleusement d'exprimer en se basant sur des crimes en remontant à leur racine : le malaise social qui gangrène la société.


Mais aussi : Comment comprendre quelqu'un qui ne voit pas la réalité comme nous ? Parce que le Martien ne voit pas les choses comme nous. Il parle par fragment. Par images. Par métaphores. Son discours ressemble parfois à une sorte de poésie psychédélique. Il ne décrit pas les choses comme nous le ferions ; il les dissèques, les déconstruit et les recompose selon sa propre logique : les traduisant en concept primaire, un peu à l'instar de l'analogie de la caverne de Platon. Là où on voit une chaise, lui perçoit la notion de chaise, l'ombre projeté sur le mur.


Et Javier Rodriguez réalise quelque chose d'assez exceptionnel : il parvient à traduire graphiquement cette étrangeté. Chaque page semble chercher de nouvelles manière de raconter l'histoire. Les couleurs explosent, à l'image de la nouvelle façon dont John appréhende le monde. Les perspectives se tordent ou se géométrisent à l'excès. Les échélles changent constamment. Les cases se déforment, se superposent, s'entremêlent, épousent l'action afin de lui donner chair tout en la surlignant comme s'il y avait toujours plusieurs degrés de lecture.


Impossible dès lors de ne pas penser par moment à Asterios Polyp tant la mise en page devient elle-même un outil narratif. Le dessin ne sert plus seulement à montrer ce qu'il se passe. Il nous fait ressentir ce que voit le Martien. Cette espèce de vision augmentée du réel où les concepts, les émotions et les pensées occupent autant d'espace que les objets physiques. Il le répète tout le long : Ce qu'il y a à l'intérieur est l'extérieur.


Le sommet de cette démarche arrive sans doute très tôt, à la fin même du premier chapitre, lorsque le comics invite littéralement son lecteur à manipuler l'objet qu'il tient entre les mains afin de l'exposer à la lumière et révéler la fusion entre John et le Martien Vert. Un écho à la dernière page du chapitre 6 officiant la même démarche, mais avec son fils, Peter, et le Martien Blanc. Un moment impossible à reproduire dans un autre média et qui rappelle à quel point le comics reste un langage à part entière.


Ensuite, dès le second chapitre, à mesure que John apprend à maîtriser sa nouvelle condition, il découvre que les pensées humaines sont saturées de colère, de frustrations et de peurs. Quelque chose semble comme alimenter cette toxicité. Quelque chose pousse les individus à devenir la pire version d'eux-mêmes, à laisser leurs bas instincts prendre le dessus.


Des individus brûlent des sans-abris et des maisons, comme s'ils cherchaient à détruire l'idée même de foyer. Une vague de chaleur insoutenable transforme les habitants en cocottes-minute prêtes à exploser. Tout ceci au sein de la même ville : Middleton, la ville des "secondes chances", qui va devenir un vrai champ de bataille. Et ici, petite interprétation personnelle : si le Martien Blanc s’en prend aux marginaux, c’est parce que ce sont toujours eux qui trinquent en premier, mais aussi et surtout, comme l’exprime Deniz Camp : c’est que les immigrants sont les sujets les plus à même de vriller de part le fait de toujours devoir concilier leur propre tradition à leur nouveau foyer. Une forme de schizophrénie que le racisme ne fait qu’accroître (mais probablement que je m’égare ou m’exprime mal).


En tout cas, derrière ces événements se cache donc bel et bien ce fameux Martien Blanc. Et comme souvent avec les meilleurs antagonistes, il n'invente rien. Il amplifie simplement ce qui est déjà là. Il ouvra la boîte de Pandore. Et avec elle toutes les rancœurs, les divisions, les pulsions de rejet, la peur de l'autre, etc. Tout ce qui couve sous la surface finit par remonter.


La série en profite pour tirer un trait noirâtre sur notre époque, sur la manière dont les discours toxiques circulent, contaminent et exploitent les fractures existantes jusqu'à rendre impossible toute coexistence. Le second chapitre s'ouvre de manière glaçante sur un jeune ado banal baigné dans les théories du complot qui bute ses parents de sang-froid avant de se lancer dans un mass shooting sous prétexte que derrière les masques humains se cachent une invasion extraterrestre.


Puis vient la conclusion du 5e chapitre, où on apprend finalement pour qui travaille ce Martien Blanc : Darkseid. Et si vous avez lu le Quatrième Monde de Jack Kirby ou plus récemment le Mister Miracle de Tom King, vous savez qui est ce monsieur. Pour les autres : un grand méchant pas beau essayant de mettre la main sur l'équation d'anti-vie afin de répandre les ténèbres sur le monde, de l'éteindre, tout bonnement.


Au final, Absolute Martian me fait penser à des œuvres comme Promethea. Des comics qui exploitent toutes les possibilités du médium pour raconter quelque chose qui ne pourrait exister nulle part ailleurs. Un premier tome brillant et d'une efficacité scénaristique impeccable qui promet du très très lourd pour sa suite (qui devrait sortir fin septembre chez nous).

OuaZz
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le 6 juin 2026

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