AIJIN - l'immortalité comme effet spécial

Ajin s’ouvre sur une problématique intéressante sur le papier : et si certains humains étaient immortels, capables de se régénérer indéfiniment ?


L’idée, que je trouve intéressante et fascinante, aurait pu nourrir une grande réflexion sur la peur de la mort, la valeur de la vie ou la responsabilité morale d’un être indestructible.


Pendant quelques chapitres, le manga semble s’aventurer dans cette direction : il y a du mystère, une tension paranoïaque, une critique latente de l’État et de ses dérives scientifiques. On croit alors tenir un thriller d’anticipation dans la lignée d’un Monster ou d’un Erased, où le fantastique sert à interroger la société.


Mais Ajin bifurque rapidement.


L’immortalité, concept initialement porteur de sens, devient une simple mécanique de mise en scène. Les blessures se referment à volonté, les héros ressuscitent à chaque page, et la mort, vidée de sa charge dramatique, se transforme en effet spécial.


La série perd en profondeur ce qu’elle gagne en efficacité visuelle. Les combats s’enchaînent à un rythme soutenu, impeccablement chorégraphiés, mais sans véritable enjeu émotionnel. On ne craint jamais vraiment pour les personnages, et la tension repose davantage sur la virtuosité graphique que sur le suspense.


Ce glissement s’explique en partie par les conditions de création.


Le scénariste d’origine, Tsuina Miura, quitte le projet dès les premiers tomes, laissant au dessinateur Gamon Sakurai la charge du récit.


Dès lors, Ajin change de nature : on passe d’un concept narratif à une œuvre de mise en scène. Sakurai n’est pas un grand dialoguiste, mais il excelle dans l’art du découpage.


Ses planches, dynamiques et lisibles, possèdent une rigueur cinématographique qui rappelle certains thrillers modernes japonais comme Edge of Tomorrow ou Gantz. L’action devient la langue principale du manga : un langage purement visuel, fluide, parfois spectaculaire.


Le revers de cette maîtrise, c’est la superficialité du propos.


Ajin évoque bien quelques thèmes politiques comme le contrôle étatique, la militarisation, la peur de l’autre néanmoins sans jamais vraiment les développer.


Le traitement des cobayes immortels aurait pu ouvrir sur une réflexion éthique, mais la série préfère se concentrer sur la traque, la stratégie et les explosions.


Là où un Tokyo Ghoul s’appuie sur son surnaturel pour questionner la marginalité, Ajin s’en sert comme carburant de spectacle.


Ce n’est pas une faute, mais un choix : celui du manga “pop-corn” pur et assumé.


C’est dans cette logique que s’impose Satō, l’antagoniste principal, véritable moteur du récit.


Charismatique, imprévisible, cynique, il incarne ce mélange de cruauté et d’humour macabre qui évoque directement le Joker de Batman. Mais là où le Joker sert à révéler la part sombre du héros, Satō finit, quant à lui, par absorber toute la série.


À mesure que l’intrigue avance, Ajin se résume presque à une seule question : comment arrêter Satō ?


Toute la narration s’organise autour de lui chaque arc, chaque plan d’action, chaque tentative désespérée n’a pour but que de contenir sa folie.


L’univers, les autres personnages, même les enjeux moraux, s’effacent progressivement pour laisser place à cette seule opposition.


Cela pourrait être intéressant sauf que contrairement à un Death Note, où la lutte entre Light et L reposait sur une tension cérébrale, Ajin ne trouve jamais cette profondeur stratégique.


La confrontation entre Kei et Satō n’a rien de mental : c’est une guerre de nerfs et de corps, où la violence répond à la violence, sans véritable montée conceptuelle.


Là où Death Note faisait du duel une réflexion sur la justice, Ajin le réduit à une mécanique d’affrontement. La série devient un champ de bataille perpétuel, fascinant par son exécution mais monotone dans son intention.


Visuellement, Ajin reste impressionnant. Certaines scènes d'action valent le détour et sont tout simplement inédites. Il n y a que dans Aijin que vous verrez cela.


Sakurai manie la 3D avec un sens du rythme rare dans le manga papier, et son trait sec donne aux affrontements une puissance cinétique qui fait mouche. Certaines séquences de siège ou de guérilla urbaine atteignent un réalisme tendu, presque militaire. On lit Ajin pour ces moments de pure tension graphique, comme on regarde un film d’action bien monté : pour l’adrénaline, pas pour la profondeur ou le propos.


Au final, Ajin est une œuvre à la croisée des chemins.


Trop sérieuse pour n’être qu’un divertissement, trop spectaculaire pour être une réflexion, elle illustre à sa manière la mutation du seinen moderne : un manga d’action globalisé, rythmé comme un blockbuster, visuellement irréprochable mais narrativement atone.


On tourne les pages avec plaisir, sans ennui, mais aussi sans émotion durable.


Une lecture distrayante, efficace, parfois brillante dans sa mise en scène, mais qui se consomme comme un produit d’action calibré.


Je le sais d'avance. J'aurai oublié le propos d'Aijin d'ici 1 ou 2 ans.


Ajin promet l’immortalité ; il n’en garde que la surface.


Lu en 2025, les 17 tomes de la série.

Créée

le 8 nov. 2025

Critique lue 9 fois

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