Le Label 619 n’a jamais fini de nous surprendre. L’écurie s’agrandit de nouveaux talents. Une pépinière d’artistes qui sont bien décidé à secouer les codes de la BD traditionnelle. Au programme de la rentrée, une double sortie : le très attendu Les Enfants perdus de Neyef, et ce petit bijou de AMR ciselé à même le marbre de la culture japonaise. De Gunmm à Akira, il n’y a qu’un pas que Simon Hutt se délecte de franchir avec panache.
Dès qu’on ouvre l’album, un sentiment nous assaille, celui d’une immersion immédiate, suivie d’une impression de largeur. Ce monde est vaste, bien plus vaste que ne permettent de le saisir les planches. Tout bourdonne dans ce décor en ruine, à la fois hybride et organique. L’intensité graphique est palpable. Rien n’est laissé au hasard. Même à l’apparition de nos deux héros, on se surprend à reconnaître un trait hérité des programmes Cartoon Network. D’emblée, les énergies des inspirations entrent en collision et frétillent entre nos mains.
Créer du neuf à partir d’un imaginaire déjà abondamment représenté n’est jamais une mission simple. Pour tirer son épingle du jeu, il faut faire preuve d’intelligence, digérer ses influences, bien doser. Un vrai travail de petit chimiste que Simon Hutt relève haut la main. Une impression permanente de hors-champ nous aspire. Ce qu’on semble voir n’est finalement qu’une infime partie d’un univers plus large, la pointe immergée de l’iceberg disloqué.
De ce point de départ, on aura le droit de visiter du pays, faire plus ample connaissance avec cet univers : du petit mécano sans histoire aux hautes instances d’un royaume déchu, qui cherche à maintenir son indépendance face à une puissance destructrice zyeutant sur l’acquisition de leur système. Parce que oui, dans un futur lointain, les planètes peuvent se truster comme une compagnie.
Aussi, il n’est pas étonnant d’embrasser un récit prenant la parure d’un grand voyage semé d’embûches et de rencontres. Un aspect traditionnel, certes, mais permettant à l’auteur de se focaliser tout entier sur l’exposition de son monde et l’émotion des personnages qui l’habitent.
Dès lors, c’est un destin épique qui choie entre les mains de Amer et Dario. Si le premier est un as de la bricole, l’autre est ceinture noir de karaté. Ensemble, ils forment un tandem attachant auquel vient s’adjoindre Servo, un robot défectible abandonné et source d’humour bienvenue. En fouillant dans les caves de son oncle, Amer déniche un artefact séculaire, lequel va se clipser sans son consentement sur sa tête, l’ornant d’un pouvoir ravageur.
Serpentant des rues malfamées aux sous-sols tentaculaires à la hauteur de Blame jusqu’au siège abandonné du Mont Serveur, notre trio relève un à un les défis. La verticalité de la mise en page cohabite avec le vertige de cette quête. Pour appuyer nos dires, et prolonger le corps de l’ouvrage, on peut compter sur l’adresse graphique de Simon Hutt : grandes cases spectaculaires, panorama généreux, découpage maîtrisé proposant une pulsion de lecture prégnante… Une harmonie vectrice d’un sacré plaisir de lecture.
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