L'eau se souvient. Chaque fois que nous y plongeons des histoires dans l'espoir de les noyer à jamais, nous nous condamnons avec elles.
Après la douche froide que fut Blue in Green, je remonte en selle pour un nouveau rodéo sur le dos de cet élégant cheval à la belle crinière. Et force est d'avouer que la balade fut meilleure.
Comment dire... Il y a quelque chose que j'aime beaucoup chez Ram V, c'est qu'il ne donne jamais l'impression d'écrire des comics par nostalgie. Là où beaucoup d'auteurs semblent chercher à prolonger les histoires qui les ont fait grandir, lui paraît constamment vouloir déplacer le regard. Du moins c'est ce qu'il dit en interview. Une anecdote qu'il aime raconter, c'est qu'à l'âge de 13 ans, son père déboule dans sa chambre et lui jette tous ses comics par la fenêtre avant de lui tendre un roman de Steinbeck en lui disant : « Tu arrives à l'âge où tu dois lire de véritables histoires. » Ram V ne reviendra au médium qu'une décennie plus tard, lorsqu'un ami de Fac lui tendra un exemplaire de Sandman entre les mains. Marrant comme tous mes auteurs de comics préférés de ces 10 dernières années ont la même révérence envers ce titan (lui-même au sommet de mon panthéon).
Quoi qu'il en soit, cette histoire explique assez bien, à mon sens, sa manière d'aborder les comics aujourd'hui. On sent chez lui moins un attachement aux codes qu'une envie de les tordre, de les emmener ailleurs grâce à un point de vue différent de la masse. À l’opposé du spectre d’une industrie qui cherche à exploiter les gloires de son passé, à se complaire dans cette mélancolie d'un Âge d'Or révolu, Ram V, lui, affiche une volonté dépasser ce symptôme. Plutôt que de resté englué dans les marécages de ces vestiges, il s'intéresse davantage aux personnes qui créent des choses totalement inédites et qui innovent simplement dans le présent. Selon ses mots :
Les gens aiment se raccrocher au passé comme s'il avait une incidence sur leur avenir, alors que je crois sincèrement que ce n'est pas le cas. Tout ce qu'il faut faire, c'est regarder devant soi, aller de l'avant. On est défini par ses origines, mais celles-ci ne doivent jamais occulter son avenir.
Certes, cela ne fonctionne pas toujours (Blue in Green kof kof), mais lorsqu'il trouve le bon équilibre, il propose des choses que peu d'auteurs osent tenter. Aquaman Andromeda en est un parfait exemple.
Très vite, le livre annonce ses intentions. On suit une expédition scientifique partie explorer une anomalie située au point Nemo, l'endroit le plus éloigné de toute terre habitée. Le récit prend la forme d'un journal de bord, et ce petit curseur qui clignote à la fin de chaque phrase, simple détail, donnant l'impression que tout est écrit sur l'instant, au rythme des découvertes, comme si l'histoire se construisait sous nos yeux, renforçant d'autant plus l'immersion.
Prends garde à ce que tu plonges dans l'eau. Car une fois immergées, les choses changent de forme. Nous espérons noyer nos péchés dans son étreinte glacée, mais prends garde à la forme que revêtent les choses oubliées. Une fois immergés, nos peurs et nos rêves nous échappent. Elles appartiennent au Roi des Mers.
Cette phrase revient, plutôt son début, revient comme un mantra durant toute la lecture. Plus on descend dans les profondeurs, moins Ram V semble parler de monstres marins ou d'Aquaman, et plus il s'intéresse à ce que l'eau représente. Autrement dit, l’océan comme lieu où les souvenirs, les peurs et les histoires que l'on croyait enfouies remontent lentement à la surface. C'est d'autant plus vrai que la mission de l'équipage a pour but de partir à la rencontre d'une sorte de vaisseau échoué au fond de nos abysses, et que l'on craint être extraterrestre. L'équipe est donc dépêché pour entretenir un premier contact.
La suite et sa révélation centrale fonctionne d'ailleurs également très bien. Ce que l'équipage croit être un vaisseau venu d'ailleurs est en réalité une ancienne prison atlante destinée à exiler le pire fléau de leur civilisation : le Darkworld, une force dangereuse à la racine même de leur magie. Cette créature possède une capacité particulièrement inquiétante : donner corps aux pensées de ceux qui l'approchent. Les monstres ne viennent donc jamais vraiment d'elle, mais de notre propre esprit. La scène du Kraken, par exemple, n'est qu'une manifestation de ce que les personnages portent déjà en eux, de la terreur d'un protagoniste plus exactement, provoqué par sa dernière lecture.
À partir de cet instant, le récit prend des allures très The Thing au fond des océans. La paranoïa s'installe progressivement, renforcée par l'isolement du point Nemo. La créature immatérielle, indicible, joue autant avec les peurs qu'avec la culpabilité de chacun. Le combat final convoque même explicitement le spectre de Cthuhu, avec cette impression que le Darkworld, Grand Ancien caché, s'éveille lentement des profondeurs de son sommeil. Je trouve cette influence bien mieux digérée que dans Blue in Green, où elle me paraissait bien difficilement transvasable dans le décorum du Jazz (bien que).
D'ailleurs, autre chose que j'ai trouvé fascinant dans l'album : sa manière de représenter la mer. Christian Ward réussit à retrouver cette sensation très particulière que procurent les grands fonds. On éprouve à la fois du vertige devant leur immensité et une forme de claustrophobie. Peu d'endroits donnent l'impression d'être aussi ouverts tout en étant aussi oppressants. J'ai souvent pensé à Abyss de Cameron pendant ma lecture. L'océan partage finalement beaucoup avec l'espace : le silence, l'infini, l'inconnu. On s'y sent incroyablement petit. Il en émane quelque chose de presque apaisant, avant que cette sérénité ne laisse progressivement place à l'angoisse. C'est là toute la carte du cosmicisme lovecraftien avec laquelle joue Ram V.
Le travail sur les couleurs méritent aussi qu'on s'y attarde. Les aplats sont magnifiques. Ils donnent presque envie de ralentir la lecture et simplement contempler de longues minutes chacune des planches. Son utilisation du numérique est bluffante, je trouve. Là où cette technique peut parfois donner un rendu assez froid ou mécanique, Ward parvient à lui insuffler une âme et une vraie poésie. C'est le genre de dessin qui donne irrépressiblement envie d'aller se jeter sur le reste de sa bibliographie. Je pense notamment à Spectregraph, sa dernière collaboration en date avec James Tynion, tant j'aimerais voir ce qu'il est capable de produire dans un registre horrifique plus... cloisonnée.
A noter aussi que contrairement à ses précédents travaux, Ram V (avec l'aide de Ward), s'autorise davantage de liberté dans l'architecturalité (ça se dit ?) de sa mise en page. Certaines planches prennent la forme d'une vague, ici d'un œil ou carrément d'une sorte d'orbe qui semble aspirer les dessins en son centre. Habituellement, ce genre d'expérimentation me sort un peu de ma lecture. Mais ici, je l'ai trouvée étonnamment naturelle. La forme accompagne toujours le fond. Elle ne cherche jamais à attirer l'attention sur elle-même, simplement s'y confondre, s'y glisser, aussi naturellement que de l'eau.
Même Aquaman bénéficie de ce regard neuf, comme nous pouvons le voir durant toute la lecture ou grâce aux commentaires en bonus. J'aime beaucoup son design. Il ressemble moins à un super-héros qu'à une ancienne statue engloutie, un chevalier des mers dont l'armure serait lentement recouverte de coraux. Loin de la fadesse des films de Snyder, bien que les tatouages de Momoa sont toujours là. Toutefois, l'ensemble paraît beaucoup plus mythologique, notamment grâce à ce travail sur les yeux noirs aux pupilles blanches qui ressortent. En outre, pour imaginer le reste de l'équipage, Ward raconte d'ailleurs s'être inspiré de La Vie Aquatique de Wes Anderson. Une anecdote que je trouvais amusante à vous partager.
Durant ma lecture, et par l’entremise de sa géométrie ou son ambiance parfaite, j'ai souvent eu l'impression d'assister à une rencontre entre Arrival et Dune de Villeneuve aussi, mais sous plusieurs milliers de mètres d'eau. Ce parallèle est d'autant plus amusant que Ram V racontait avoir commencé à écrire Dawnrunner après avoir assisté à une séance de Arrival juste après Pacific Rim. On retrouve ici quelques sédiment de cette rencontre au sommet.
Encore une fois, petite recommandation musique de ma part : ne pas hésiter à s’immerger dans la lecture de ce Aquaman Andromeda accompagné de l’OST de Abzû ❤️ L’engloutissement n’en sera que plus ensorcelant et profond.
Légère update suite au "-1" : après une semaine passée, je ne peux m'empêcher d'être légèrement frustrée, comme d'habitude avec les OS de cet auteur. C'est là l'exercice périlleux de conter une histoire complète en moins de 5 chapitres, on sucre forcément pas mal d'intrigues que l'on aurait souhaité plus rallongées ou denses. Bref, un must-have, mais dont je ne peux m'autoriser à noter aussi bien qu'un These Savage Shores ou Toutes les morts de Laila Starr, vraiment indépassable et entêtant, bien plus d'une semaine après, dans leur cas.
Pour conclure, une phrase qui résume probablement mieux que toutes les autres ce qui reste une fois le livre refermé :
Nous sommes tous ainsi : une partie de nous réelle, l'autre constituée des histoires que nous nous inventons.
Les histoires finissent toujours par s'accrocher à nous. Comme des échardes. Ou comme des rémoras sous les ailes d'un requin. C'est du moins une thématique que je pêche à chacune de mes découvertes dans sa bibliographie. Un conteur singulier qui trouve toujours le moyen de nous surprendre, de faire ce pas de côté qui rend notre lecture si enrichissante et inspirante.