Progressant telle une brute implacable le long d’une pérégrination critique, à enfiler et digérer tout manga qui me passa sous la pogne, je n’avais pas pris la juste mesure de qui, très exactement, était Mitsuteru Yokoyama lorsque je le lus pour la première fois. C’était un auteur. Et des œuvres, à ce démiurge-ci, on lui en doit pléthores ; par douzaines qu’il s’y commettait. C’était l’époque. Sa carrière, il l’avait débutée en 1956 et ne s’était pas arrêté jusqu’à ce qu’il ne canne en 2004. Prolifique au-delà du raisonnable, son palmarès éditorial dure encore dix ans après sa mort. Cet homme était Japonais à ce point-là.
La facilité, ou du moins la logique, pourrait naturellement nous conduire à le comparer à d’autres stakhanovistes ; à des Go Nagai et autres acharnés du crayon. Ce serait oublier qu’il fut précurseur à tous ceux-là, évoluant et façonnant même le milieu en parallèle de Tezuka. L’époque, alors, il se contenta pas de la laisser lui passer devant, mais s’en saisît à pleines mains pour la marquer de manière irréversible. Pensez bien que c’est à cet homme-là que l’on doit la création des genres mecha et magical girl dans le milieu du manga. Est-ce à porter à son crédit ? C’est en tout cas de nature à signer sa postérité tant son empreinte marqua le milieu du manga jusqu’à présent. Qu’on se le dise, nous n’aurions peut être pas eu NGE et Sakura (je parle de la version animée dans les deux cas, j’insiste) s’il ne planta pas un jour sa plume dans l’encrier.
Il touchait à tout, doté d’une imagination débordante et, de ses hauts-faits, on n’en fit que très peu mention en occident. C’est un tort, dit-on, d’avoir raison trop tôt. Le gros de son génie survint bien avant 1988, quand d’un coup de bélier, Katsuhiro Otomo força l’irruption manga en France avec l’adaptation filmique d’Akira. Or, à cette date, le gros de ce que monsieur Yokoyama avait créé nous paraissait daté de plusieurs siècles au moins.
Oui, c’est un tort d’avoir été pionnier. Les fondations d’une bâtisse n’ont pas vocation à être révélée au grand jour, mais elles sont primordiales pour qu’une belle demeure puisse s’ériger. Il en va de même avec le registre qui nous concerne. Mitsuteru Yokoyama a fondé le manga moderne de concert avec Tezuka ; son nom mériterait d’être sans cesse accolé au sien lorsqu’on évoqua l’ère des premiers jours du manga.
Son style, qu’il conserva jusqu’à sa mort, fut d’abord innovant pour très vite sombrer dans la préhistoire, dépassé que fut l’auteur ensuite par sa propre progéniture artistique. Il avait semé et, à d’autre échut la moisson.
Qu’on le dise, mais à voix basse pour ne pas écorner une légende… son dessin, s’il fut sans doute novateur quand tout était encore à créer, a très franchement mal vieilli. Qu’il osa faire paraître ses esquisses passée les années 1970 releva sans doute chez lui de la gageure tant le dessin avait évolué en si peu de temps. Pas toujours pour le meilleur, j’en conviens, mais il était à la traîne ; il n’était plus dans le coup.
Son dernier coup d’éclat, ou peut-être le premier, le plus profitable à sa carrière, parut justement durant cette décennie 1970, quand il était encore permis d’être original et créatif. Il donna vie à la Romance des Trois Royaumes en adaptant le roman sur support graphique, formulant ainsi un ouvrage de référence à part entière comptant parmi les mangas s’étant le mieux vendus au Japon.
Chez nous, de cette œuvre ou des autres, on en a à peine aperçu l’ombre.
Peut-être que son principal tort, eu égard à sa renommée internationale, incomba au fait qu’il publia ses œuvres un peu partout, ne comptant ainsi pas comme un auteur mythique des maisons d’édition de référence. En rônin dispendieux de ses efforts, il n’avait que trop prêté sa plume à différents seigneurs pour qu’on l’associa à la réputation de l’un d’entre eux. C’est un grand oublié de l’histoire du manga en France.
Puisant cette fois encore – cette fois déjà, car la présente œuvre critiquée et très antérieure à Sangokushi – dans le domaine de la littérature classique chinoise, Mitsuteru Yokoyama s’essaya à Suikoden ou, Au Bord de l ‘Eau, comme cela se traduit chez nous.
Ce qui nous frappe, à peine avons nous ouvert les premières pages, était alors l’indéniable proximité du dessin avec celui de Tezuka. Il s’en émancipera un peu par la suite, car nous n’étions alors qu’à l’orée des années 1960, mais c’est un quasi décalque du pionnier, en tempérant l’excentricité des visages toutefois. Le trait apparaît enfantin malgré les quelques thématiques adultes qui émailleront l’œuvre, celle-ci se chargeant d’adapter fidèlement l’ouvrage originel.
Le rythme de l’histoire file rapidement, et c’est heureux, l’œuvre originelle étant assez copieuse et difficile à condenser en huit tomes à peine. Adapter c’est trahir, mais l’auteur trahit ici judicieusement en s’affairant à ne pas nous faire dévier du fil du récit, se gardant ainsi bien de fournir son affaire d’une quelconque garniture de son cru. On reprochera aux personnages de ne pas être formidablement développés, mais le roman veut cela.
Ça se lit tout seul, un peu à la manière dont on se laisse porter au bord de l’eau. Là où tout est terrible, c’est que la narration de Mitsuteru Yokoyama épouse si bien le récit du roman… qu’il n’y a pas grand-chose à ajouter. Il en allait de même pour Sangokushi. Forcément, il y a moins de panache qu’on ne peut en espérer, l’évolution stylistique, que ce soit du dessin ou de la scénographie, n’en était qu’à ses balbutiements en ce temps-là. Même les combats paraissent gentillets malgré les issues dramatiques. Il ne se dégage aucune atmosphère particulière de l’œuvre, elle se déroule pour ce qu’elle a à dire, l’inconvénient étant que cela a précisément été dit par d’autres… dans l’œuvre originelle.
La date et le registre – à savoir une adaptation – font que Suikoden est difficile à critiquer en ce sens où l’œuvre appartient déjà à un autre auteur pour ce qui est du fond et que, la forme, pour ce qu’elle présente, ne saurait être décemment critiquée étant donné que tout était à construire à l’époque. Ce serait mal avisé de ma part de reprocher une simplicité excessive dans le style alors qu’il eut fallu chaque fois opérer une révolution graphique pour s’émanciper des canons d’alors. Aussi la note sera attribuée en tenant compte du contexte éditorial de l’époque.
En dépit d’un dessin daté et d’une œuvre qu’on connaît déjà pour pas mal d’entre nous, on ne force pas la lecture qui est la nôtre. Elle ne sera pas mémorable, les épisodes tragiques ou heureux ne nous atteignant ni l’un ni l’autre, mais cette histoire se raconte, aussi l’ai-je lue sans rechigner ou freiner. Il faut par conséquent louer Mitsuteru Yokoyama pour sa remarquable maîtrise de la narration, car seul ça peut vraiment nous garder collé à ses œuvres. Aucune fioriture, pas de fausse note, il instaurait alors un classicisme propre aux œuvres manga de l’époque, la base de tout pour cadrer le récit intelligemment. Ça n’a l’air de rien, ça n’est d’ailleurs pas perceptible, mais ça fait tout. Et c’est de ce tout dont on se rassasie mollement sans véritablement savoir quel a été l’ingrédient nous ayant conduit à nous resservir si souvent, un volume après l’autre.