Banana Fish
7.2
Banana Fish

Manga de Akimi Yoshida (1985)

Ne me demandez pas où va la banane

« Ah c’est très mature ça, monsieur Bigaut, de se fourvoyer avec un titre pareil au simple prétexte que le manga traite de l’homosexualité de certains de ses protagonistes. »


Je pouvais pas ne pas le faire. C’était une quasi-obligation morale. C’est fait, ce n’est plus à faire, n’en jetons plus. Que ces messieurs s’enfilent, ça les regarde bien ; ce que je ne tolère pas en revanche, c’est de découvrir qu’on m’a jeté un Shojô entre les mains. Et là, pour le coup, c’est bien moi qui me fais enculer d’avoir à critiquer ça.


Eh bien… s’il faut l’admettre, allègre ou honteux, que cela soit dit : la lecture se vaut. Initialement.


Les yeux s’écarquillent, les mâchoires se décrochent, des regards s’échangent, confus et apeurés : Josselin Bigaut vient d’aborder un Shojô sans même lui cracher dessus. Le pire est à venir, à moins que ce ne soit le meilleur  ; le fait est que ça vient.


Dans un premier temps, les dessins, non seulement s’émancipent de beaucoup de ce dont les Shojôs peuvent nous atterrer en temps normal, mais outrepassent ce dont un Shônen pourrait en plus nous gratifier. C’est dans le haut du panier qu’on tape, lorsqu’on bute sur Banana Fish au détour d’une pérégrination critique. Des dessins inspirés du style de Katsuhiro Otomo, pas aussi élaborés cependant, n’en demandons pas trop et une absence de réserve dès lors où la violence advient. Ah non, le pouvoir de la lune, ça connaît pas quand, dans la partition inaugurale, les différends se règlent au M-16 sans qu’une goutte de sang ne nous soit épargnée.


Combien de canaux ai-je bien pu emprunter pour vérifier encore et encore qu’il s’agissait véritablement d’un Shôjo ? Une chiée, c’est certain. Le constat me tombait chaque fois dessus, aussi improbable que lapidaire, c’en était un. Pas un ersatz de frivolité dans la composition qui nous concerne, c’est dense, c’est sérieux, c’est noir… c’est incontestablement plus burné que 95  % des Shônens de ce monde.

Le constat demeure, improbable toujours, Banana Fish est un Shojô, soit un manga adressé à des jeunes filles de 12 à 16 ans. Je comprends bien qu’il puisse exister des niches de lecteurs, du genre de celles qui faisaient poindre un I’s ou un Love Hina dans le Shônen Jump ; mais si on m’avait dit que des jeunes filles se gargariseraient des aventures d’un vétéran du Vietnam, je crois bien que j’aurais tiqué. Avec un petit rire condescendant en prime. J’en suis trop coutumier.


Peut-être pourrais-je vous soutenir que Banana Fish est un City Hunter au féminin… mais pour un peu et même de beaucoup, il serait plutôt un City Hunter au masculin  ; mieux écrit de surcroît. Mieux dessiné aussi ? Y’a match. La scénographie, digne d’un roman noir qu’on adapterait sur planches bichromes, a plus d’atouts à faire valoir ici que lorsque Tsukasa Hojo s’essaye à la bagatelle. D’autant que la comparaison n’a que de maigres assises dès lors où Banana Fish est une intrigue étalée sur le temps long ; le seul qui vaille.


Katsuhiro Otomo a vraiment pesé lourd dans le style de Akimi Yoshida ; et ça ne se sera pas borné au dessin. L’ambiance néo-noir, le milieu criminel, l’exhibition de la personnalité de chacun des protagoniste ; n’aurais-je pas su qui était l’auteur que j’aurais naturellement suspecté qu’il s’agît d’un des travaux antérieurs de Katsuhiro Otomo ; un échauffement avant Dômu. Je boude pas, ce serait mal avisé quand on tient compte de ce que propose la concurrence, mais Banana Fish, s’il est plaisant au regard et à la lecture, ne peut pas exactement prétendre avoir une identité propre alors que la marque d’un autre auteur apparaît inscrite sur chaque page. A Journey Beyond Heaven avait su se singulariser après avoir suivi le tracé du maître ; c’est ici moins probant.

Personne ne trouverai décemment matière à s’en plaindre de toute manière, ce qu’on observe est excellent et ce qu’on y lit ne l’est pas moins.


Ce n’est pas… j’insiste, un Shôjo au-dessus de la moyenne, mais une quasi histoire annexe de Katsuhiro Otomo qui, sans trop qu’on sache comment ou pour quelle raison, se sera glissée dans un magazine pour jeunes filles. L’intrigue est génialement rédigée, le rythme à laquelle elle chemine, les personnages qui la parsèment les tenants, les enjeux ; tout est superbement travaillé pour aboutir à une œuvre complète et ordonnée qui, à chaque nouveau pas qu’elle accomplit, le fait dans une direction qu’elle se sera habilement tracée.


J’observe que, sur SensCritique, Banana Fish figure parmi la liste de mangas typés Yaoi. Rien de tel pour m’indisposer à la lecture alors que ce genre m’apparaît aussi niaiseux que répugnant. Or, pour avoir lu Banana Fish et m’en être régalé avec une avidité rare, je puis assurer que cette catégorisation n’a proprement aucun sens. À ce compte-là, Berserk aussi, pour le viol de Guts et les compromissions de Griffith avec le roi, mériterait d’être logé à la même enseigne. L’homosexualité, déjà rare dans l’œuvre, n’est qu’incidente ici et s’inscrit dans un contexte où elle y a toute sa place. C’est un élément mineur de l’intrigue, sans romance de surcroît, aussi serait-ce réduire Banana Fish à bien peu de choses que de dire de l’œuvre qu’elle est un yaoi pour une enculade induite.


La trame dans laquelle on se jette y est plus dense et filandreuse qu’un Urasawa. Sans le pathos qui plus est, c’est un roman policier et criminel à la fois transcrit en manga. L’auteur étant par ailleurs réputée pour être romancière, la transposition narrative se sent beaucoup dans ce qu’elle nous fait ici parvenir.


Pornographie infantile, prison, assassinats ; c’est pas une minaudière qu’on trouve à l’écriture, tenez-le vous pour dit. Et de tous ces ressorts criminels, aucun n’est tordu ou semé gratuitement au gré du récit ; c’est une pure histoire criminelle qu’on lit, cadrée, complexe, d’où la facilité scénaristique est évacuée par avance afin de rendre l’histoire plus crédible et engageante.

Encore que… la rencontre entre Ash et Max, liés tous les deux par Griffin, tient presque du fantasque tant elle est opportune. On fera l’impasse cependant. La clémence vous vient plus rapidement à la lecture dès lors qu’une œuvre est bien écrite.


Puis on escalade dans la surenchère douce. Rien de dommageable foncièrement, mais l’œuvre dure trop longtemps pour ne pas lasser et se compromettre. Il n’y a pas d’arcs narratifs à proprement parler, rien qu’un long polar qui, pour ne pas ennuyer son lecteur, tente des rebonds parfois exagérés. L’assassin chinois et son intrigue secondaire, l’inoculation de Banana Fish à Shorter, le faux cadavre de Ash pour simuler sa mort, une évasion spectaculaire, un maître assassin sorti de nulle part, Dino qui a la main longue partout où il la pose, une fusillade au musée d’histoire naturelle… Le crescendo, s’il se tient trop longtemps perché, finit immanquablement par occasionner une fausse note trop audible pour ne pas gâcher la partition. D’autant qu’en dix-neuf tomes, Banana Fish devient un morceau trop copieux pour qu’on soit en mesure de le digérer sans une crampe à l’estomac au moins.

Le manga a duré trop longtemps pour ne pas s’égarer.


D’autant que le dessin finit par s’émanciper des traits de Katsuhiro Otomo pour devenir quelconque et basique dans ce que le terme recouvre de moins flatteur. L’empreinte Shojô semble se faire plus prégnante à mesure que défilent les tomes. Tous les personnages – tout le monde est un éphèbe blond aux États-Unis, vous le saurez – se ressemblent et la compréhension est parfois altérée en conséquence.


Les règlements de compte stériles et tapageurs prennent le pas sur la trame, l’enquête et ce qui fonda la crédibilité de l’œuvre en premier lieu. La trame est clairement étirée de trop afin de créer du drame.

« Han, comment ? Ash se retrouve à travailler de nouveau pour Dino, quel revirement de sit… mais attends… ça n’a pas de sens. Et à quoi ça sert d’écrire là-dessus ? »

On jurerait que l’auteur joue la montre, qu’elle cherche à rallonger la sauce pour on ne sait trop quelle raison. Ou plutôt si, on se doute bien ; un succès ne doit jamais s’arrêter trop prématurément quand il est si prolifique. Tant pis pour la postérité, subsistera au moins un petit tas de fric.

Pour un Shojô, ça paraît devenir aussi con qu’un Shônen de base, à se perdre dans le tumulte et gesticuler en une série de vaines séquences d’action, lassantes et improbables. Ainsi que L'Habitant de l'Infini est mort avec Dewanosuke, je crois que Banana Fish est morte avec Arthur, quoi qu’elle avait déjà un pied dans la tombe bien avant.


Comme pour les Shônens, on retrouve ces symptômes qui ne trompent pas quant au mal qui ronge Banana Fish, l’un d’eux en particulier, consistant à faire sortir des pontes de nulle part afin de sortir un antagoniste du chapeau. Allez, voilà que des anciens de la légion étrangère surviennent sans crier gare au beau milieu des bisbilles new yorkaises. On a compris, c’est bon… elle a plus d’idée la petite dame Yoshida, pas besoin qu’elle nous le crie aussi désespérément un tome après l’autre. Je sais lire un appel à l’aide, même lorsqu’il est ainsi crypté. Cette escalade dans la folie scripturale m’aura rappelé Noritaka, le roi de la baston, qui lui au moins se cachait en partie derrière l’humour pour laver la souillure.


Désastreux jusqu’à sa toute fin, apparemment soucieux d’annihiler chaque bribe de respect qu’on put conserver pour l’œuvre, Banana Fish achève son dernier tome avec un flash-back insipide chargé de nous rappeler à quel point Ash est au-dessus de tout. Merci, ça ira, j’ai lu ce qui a précédé pour m’en faire une idée bien définie. On lui aurait laissé trois tomes de plus au blondinet, qu’il envahissait la Russie.


Tout se conclut pour la seule finalité d’en finir à force de s’essouffler en vains hurlements d’agonie. C’était pas une fin, mais un coup de grâce doucereux, un oreiller appuyé sur le visage.

Pour cinq de ses tomes, Banana Fish se tient bien, et même remarquablement ; puis ça s’effondre et n’en finit plus d’accumuler les gravats d’ici à ce qu’il ne reste que de la poussière. Moi qui croyais que l’œuvre savait où elle allait ai vite fini par déchanter quand je voyais la banquise par la fenêtre du train. Elle a comme qui dirait un brin déraillé, madame Yoshida, et c’est nous qui en avons fait les frais. C’est bien dommage, car la destination avait pourtant l’air prometteuse avant qu'elle ne parte en hors-piste.

Josselin-B
3
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Josselin Bigaut

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4

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