Basara
7.5
Basara

Manga de Yumi Tamura (1990)

Femme au roman... mort au divan

Bah ça ravira pas ses lecteurs cette affaire là. Au moins, la douille nous vient à la première page du premier chapitre, il n’y a pas une once de tromperie sur la marchandise. C’est un Shôjo, et ça le crie fort en dessin. Bon Dieu… les yeux de ses protagonistes, elle les aurait faits plus grands qu’ils auraient débordé de la page. Voyez ces Shôjos avec d’immenses prunelles scintillantes affichées sur chaque morne visage, quasi-parodiques malgré eux, on est dedans, et il va falloir se doucher un moment d’ici à ce que ce ne soit plus poisseux.


Bon, (ou plutôt « mauvais »), on va pas chercher à s’étonner de ce qu’on trouve ; je lis « prophétie », je lis «  enfants du destin »  ; je lis de la merde. À force de décrypter les codes les plus éculés du genre, j’ai fini par y voir à travers la matrice opaque comme dans une eau limpide. Laissons-nous y flotter comme sur le Gange.


Marrez-vous, mais c’est du post-apo nippon qu’on se farcit là. Difficile à croire, et plus encore à écrire, que Basara, en un sens biscornu, s’inscrit finalement dans la droite lignée éditoriale d’un Mother Sarah, d’un Hokuto no Ken ou d’un Desert Punk. Le contexte de la diégèse est brossé en pas même dix pages : y’a un désert, y’a Sarasa qui est désigné par le destin, et il va vous verdir tout ça, puis sa sœur prendra sa place à cause d’une modeste couille dans la prophétie.

Même le Christ ne s’est pas commis en promesses aussi farfelues. Et lui avait pour bon sens de ne pas se faner, dans son aréopage direct, une petite fille larmoyante dont la taille des yeux – je jure qu’ils couvrent la moitié de son visage – pourrait inonder le désert à chacune de ses NOMBREUSES peines.


Personne ne se demande trop comment le roi rouge a pu s’arranger une armure et des fringues comme les siens et celui de ses hommes au beau milieu du désert. J’entends, m’dame Yumi Tamura, que vous ne jurez que par les fanfreluches et autres mignardises soyeuses, mais pour que des vêtements soient à même d’être confectionnés, il faut du coton, du lin, ce genre de choses, qui requiert une surface agraire. Sans compter la cavalerie qui, pour monter ses magnifiques chevaux – parce qu’on aura droit diptyque « robes et bourrins », pour nous rappeler qu’une nana est à l’écriture – doit avoir des pâturages afin de les nourrir  ; ou au moins du foin. Ah mais, si on se met à réfléchir à tout aussi, on risque d’aboutir à une œuvre complète qui demande du temps et de la réflexion en amont de la rédaction. Mille excuses, j’oubliais ce que je lisais.


Grands effets dramatiques outrecuidants, brillances par tous endroits – on est aveuglés, même en noir et blanc – larmoiements, éphèbes, si vous oubliiez à un quelconque instant donné, que vous lisiez un Shôjo, chaque case s’emploiera à vous le remémorer. C’est à croire qu’on lit une caricature tant les codes du genre y sont exagérément exacerbés. Avec les histoires d’amour nunuches, naturellement ; ce ne serait pas drôle autrement. J’en ai ri, ri d’un éclat désespéré et hystérique. Une écriture pareille, du moins ce qui en constitue ici les béances abyssales, c’est à vous rendre fou, même après être passé par l’Enfer.


Alors les batailles rangées, ou plutôt dérangées le cas présent, c’est pas exactement du Kingdom dans les termes. Pas du tout, en réalité. Yuki Tamura veux dessiner des chevaux, donc elle en met plein et y’a des cavalcades dans tous les sens. Que le lecteur soit rassuré cependant, la guerre, ça se fait ici proprement. Si on y meurt, c’est avec dignité, dans un ultime éclat ; et sans trop saigner, car ce serait sale autrement, et nous ne voulons pas que ces messieurs tachent leurs beaux vêtements.


Du désert du Kanto, on dérive jusqu’à des intrigues de palais, où on y trouve finalement plus de palais que d’intrigues. Ce manga, censément posé dans un lendemain d’Armageddon nucléaire, est un pur festival de strasse, de glamour et d’opulence crasse, où tout le monde est ravissant sans qu’un grain de poussière ne tache leur vêtement. Voudrait-on même faire semblant de voir que cela a été écrit et dessiné par une jeune fille en fleur qu’on ne le pourrait pas. Si vous souhaitez savoir dans quoi vous vous commettez en lisant Basara, partez du principe que vous lisez un prototype de Tsubasa Reservoir Chronicles.

Bah  ! Où vous allez ? Revenez enfin. Oh et puis non, après tout, vous avez raison. Courrez !


Où que s’attardent vos yeux, les protagonistes prennent une pose dramatique, romantique, plus théâtraux que s’ils furent gravures de mode. C’est un défilé à la mise en scène inutilement rococo auquel assistera le lecteur qui, sans doute bêtement, s’imaginait avoir droit à un contenu politico-belliqueux sur fond de prophétie. Que je les rassure, la prophétie s’accomplit, la verdure recouvrera ce monde dévasté qui… au final ne l’était pas tellement. Tout ce beau monde – parce qu’ils sont beaux, attention – fraya jusque là dans des palaces, au milieu d’agglomérations inspirées de l’architecture féodale japonaise. On en oublierait constamment qu’ils évoluent dans un contexte apocalyptique. C’est pas tant nous qui l’avons oublié, mais son auteur qui a désinvoltement tenu ledit contexte sous le boisseau afin de ne pas gâcher le défilé ; que le décor soit au moins somptueux, enfin.


Ils auront beau y mettre la guerre et la politique, les éditeurs de Shôjos, sauf rares exceptions, ne distribueront jamais rien d’autre qu’un concentré de mièvrerie rose bonbon juste convenable pour vous garnir d'un diabète de l'esprit. Personne, à bien y réfléchir, ne pourrait en réalité dire que l’œuvre présente, comme tant d’autres parmi les Shôjos, souffre d’un excès de féminité. Car c’est réduire la féminité à bien peu de choses que de l’abaisser à ce qu’on a lu ici en terme de coquetterie criarde. Vous en voulez des belles robes, vous en désirez de la romance ? Et le tout au milieu du sable, avec la guerre en toile de fond, ça vous dit ? Qu’attendre alors, puisque Bride Stories a tout ce qui vous convient à portée de page. Si, de votre rencontre avec Basara, vous devez en retirer une issue heureuse – donc, en ne le lisant pas – ce serait effectivement en déviant votre trajectoire en direction de ce manga de qualité, précédemment cité, lui aussi écrit par une femme qui, elle, a des choses à raconter sans qu’il ne soit besoin de noyer son œuvre sous un style dégoulinant de mièvreries.

Josselin-B
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il y a 3 jours

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Josselin Bigaut

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