Quatrième des mangas les plus reconnus de Naoki Urasawa, Billy Bat se présente comme l'oeuvre la plus fascinante de son auteur. Fidèle à son nom, Urasawa propose une amorce prenante dès les premières pages et qui ne donnent qu'une envie : connaître la suite et le fin mot de l'histoire.

Quoi de plus prenant qu'un personnage inventé par un jeune homme qui s'avère avoir des représentations antérieures à la naissance de son auteur ? Qu'un personnage inventé de toute pièce qui prend vie dans notre monde, qui est capable de parler mais surtout qui a connaissance de notre Histoire passée comme future ?


D'autant que Naoki Urasawa a atteint le sommet de son art ici en ce qui concerne la mise en scène et le découpage. Comment ne pas être happé par le charme de ce comics faisant office d'introduction ? On se retrouve pris dans les aventures de ce bon vieux Billy, quand au fur et à mesure, les backgrounds se font moins détaillés, les couleurs moins harmonieuses et les traits de Billy plus brouillons. L'instant précis où pointe la mine du crayon de Kevin Yamagata, nous faisant comprendre que ce que nous prenions pour si réel est en train de naître sous nos yeux. Une très belle transition de diégèse faisant office d'introduction.

Loin d'être la seule trouvaille, Urasawa s'essayera à rattacher deux personnages séparés par plusieurs pages, plusieurs années et une mer grâce à son découpage. La mer qu'avait prise Yajiro en trahissant le Père Xavier pour obtenir le pouvoir du rouleau sera finalement celle qui les réunira lorsque, mourant, il comprendra la vanité d'avoir voulu obtenir ce pouvoir.

Le découpage brille également lorsque Urasawa nous offre un zoom sur la lune, qui devient ensuite un éclat tant la caméra s'est rapprochée, avant de finalement être obscurcie par une silhouette que l'on reconnait comme un hélicoptère. Une manière bien élégante de traduire un changement de lieu et de temps.

Les scènes d'actions et de combats qui n'étaient auparavant pas le fort d'Urasawa font preuve d'un dynamisme bien au-dessus de ce à quoi il nous avait habitués. Son trait quant à lui n'a rien perdu de son identité ni de sa précision. Qu'il s'agisse des personnages tous bien identifiables et aux faciès variés, ou des décors très détaillés, chaque aspect a fait l'objet d'un grand soin de son auteur.

De loin les plus remarquables, le découpage et la mise en scène se font plus cinématographique que jamais. Tout en se défaisant du côté très robotique dans lequel Urasawa s'était enfermé durant 20th Century Boys.


La comparaison avec 20th Century Boys ne s'arrête d'ailleurs pas là, loin s'en faut. Billy Bat nous plonge dans un récit traversant les âges et les pays avec une pléthore de personnages. Là où 20th Century Boys explorait avant tout l'enfance d'un groupe d'amis ayant grandi dans les années 60 et invitait le réalisme dans une fiction, Billy Bat s'attèle à nous faire traverser des époques bien plus lointaines et introduit le Surnaturel à la réalité.

Les sauts entre les époques et les changements de points de vue sont légions sans rendre l'intrigue indigeste. Là où 20th Century Boys se perdait en circonvolutions, Billy Bat parvient à dérouler son histoire de manière bien plus fluide et ce pour trois raisons :

- L'histoire de Billy Bat suit l'Histoire humaine, notamment au travers d'évènements précis. S'y retrouver est donc bien plus simple que dans le cas d'une fiction comme celle de 20th Century Boys.

- La quantité de point de vue adoptée est réduite dans Billy Bat, et surtout ces points de vue sont rattachés à des personnages bien mieux écrits dans l'ensemble que leurs contreparties de 20th Century Boys. Leur intérêt ne s'étiole pas (ou du moins pas avant très tard) dans Billy Bat.

- Chaque point de vue adopté sert à faire avancer l'intrigue dans une direction et une seule direction bien précise plutôt que de chercher à faire des contre-révélations anecdotiques.


Si le casting dans son ensemble réussit plutôt bien à rester dans les mémoires, ce sont avant tout Billy Bat et "Chuck Culkin" qui vont y laisser une trace bien plus nette. "Chuck Culkin", car oui ici je réfère avant tout à l'homme qui s'est accaparé l'identité de l'assistant de Kevin Yamagata, est une représentation de Walt Disney. Les similitudes sont assez visibles, et ce, dès l'introduction du personnage de Billy Bat, lui-même une fusion de Mickey Mouse et Batman.

Si Urasawa fait un portrait bien peu élogieux de Walt Disney au travers de son "Chuck Culkin" et se montre parfois bien plus injuste qu'acerbe dans sa critique du personnage, il est parvenu à en faire l'un des plus nuancés et profond de son œuvre.

"Chuck Culkin" parvient à traverser tout le manga sans que l'on ne connaisse son vrai nom ou sa véritable origine. Tout ce que l'on sait de lui, c'est qu'il ne doit sa vie aux mains des nazis qu'à son choix de s'arrêter sur une image de chauve-souris. Un raison bien mince qui sera pourtant ce qui deviendra sa raison d'être.

"Chuck Culkin" devant sa vie seulement à cette chauve-souris fera tout pour propager son image, au travers du vrai Chuck Culkin qui n'est que l'assistant du créateur de Billy Bat : Kevin Yamagata.

Persuadé de tenir l'original, "Chuck Culkin" s'évertuera à répandre sur le monde l'image d'une contrefaçon, tout en en étant une lui-même. Sa mission devient son obsession, ce qui lui permet d'exister sur toutes les grandes antennes, aux yeux du monde, mais elle est aussi ce qui lui permet de se tenir à son sommet.

Et s'il a atteint ce sommet par des moyens plus que douteux, il s'y maintiendra par des outils plus répréhensibles encore. Fin businessman, "Chuck Culkin" aura conquis les Etats-Unis et le monde grâce à son charisme et son talent à contrefaire avec un grand sourire.


Billy Bat quant à lui tient la place d'une figure plus énigmatique. Présente depuis la nuit des temps et qui connait à l'avance les évènements qui vont se dérouler sur notre Terre. L'Histoire de l'Humanité n'a aucun secret pour lui, il guide ceux qui l'entende où bon lui semble et s'en amuse. Sous toutes ses facettes, Billy sert de réceptacle à la thématique de la création.

Les auteurs se bousculent pour tenter de capter l'essence de Billy Bat, le faire resplendir sous leurs traits. Bien qu'il ne semble y avoir qu'un seul créateur, le manga nous dit au contraire que bien d'autres peuvent donner vie à Billy sous leurs traits. Pour peu qu'ils en aient le talent et la sensibilité artistique, Billy sortira de la page et s'adressera à eux pour qu'il leur susurre à l'oreille le scénario à coucher sur papier. Celui qui s'est produit ou se produira. Celui de l'Histoire humaine.

La conjonction de Chuck Culkin et Billy Bat offre toute la profondeur de ce manga sur la création artistique sous nombre de ses coutures.


Urasawa étant Urasawa, il ne peut s'empêcher d'empiler les facilités scénaristiques et les heureux hasards. S'ils sont justifiés durant la majorité de l'œuvre par l'influence de Billy qui susurre à l'oreille des personnages, cette excuse ne sera plus valide passé le cap du 16ème volume. Les facilités s'accumulent jusqu'à faire un amas prêt à s'écrouler. Et il s'écroule sur la fin, comme chaque œuvre de Urasawa. A l'instar de 20th Century Boys, Billy Bat nous livre des révélations très décevantes par rapport aux mystères qu'il s'est évertué à mettre en place.

Dommage quand le volume 14 offrait un moment d'illumination d'un rare impact.

Le manga nous montre sans rien dire la manière de différencier la Chauve-Souris blanche et la Chauve-Souris noire. Deux pages côte à côte, où la seule différence entre les Billy Bat se trouve être le sens dans lequel est placée la ceinture. Le moment où tout semble prendre son sens et où l'on arpente les pages à la recherche de quelle chauve-souris a échangé avec quel personnage. Un essai qui est prenant, où la noire semble naître des traits de Billy et la blanche semble néfaste. Jusqu'à ce que la fin nous offre une explication très tiède avec un Billy cherchant à détruire l'humanité parce que et un autre qui veut sauver l'humanité parce que. Le manque de profondeur et de nuance vient considérablement amoindrir le jeu de pistes. Ne reste alors qu'un "Tout ça pour ça ?".

Surtout, il est assez déplorable que tant le personnage de Billy que le scénario se réduisent à des critiques bas de gamme de l'humanité dans le dernier quart. Difficile de voir en Billy autre chose que le réceptacle d'Urasawa qui s'adresse directement à son lectorat pour expliquer à quel point l'Homme est stupide. Difficile de voir une conclusion satisfaisante à ce récit quand la confrontation entre Kevin Goodman et Timmy Sarada finit en eau de boudin par son manque de crédibilité.

Encore plus difficile de donner un intérêt réel à ce voyage quand on conclut sur une situation grotesque où les deux derniers hommes survivants sur un champ de bataille s'avèrent être des fans inconditionnels de Billy Bat. Tous deux portant un t-shirt à l'effigie de la chauve-souris, qu'ils finissent par montrer de la manière la plus forcée. Tous deux sur le point de se tirer dessus avant de s'arrêter par amour mutuel de Billy Bat. Avant de finalement décider de sauver un enfant, prouvant que l'Homme peut faire le bon choix, encore une fois grâce à l'amour de Billy Bat.

Brillant par sa niaiserie et son manque de vraisemblance, cette conclusion laisse un goût amer. Un goût d'inachevé et de facilité, surtout quand on compare la nuance dont a pu faire l'oeuvre face à de nombreuses situations (Kanbei, en première ligne).

Urasawa a tout pour achever des mangas d'exceptions. Pour autant, fidèle à lui-même, il conclut une fois encore et comme à chaque fois aussi mal qu'il commence bien.


SlyTheRacoon
6
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