Punpun est représenté sous la forme d'un poussin. Un petit dessin enfantin, presque naïf, deux cercles noirs pour les yeux, un corps rond et jaune sans expression définie. Autour de lui, le monde d'Inio Asano est hyper-réaliste, photographique, chargé de détails qui rendent chaque rue, chaque appartement, chaque visage secondaire d'une précision presque documentaire. Ce contraste est la première et la plus importante décision du manga, et elle dit tout sur ce qu'il cherche à faire : Punpun n'est pas un personnage. Il est un espace vide. Il est l'endroit où vous allez vous installer.
Ce choix graphique n'est pas un gimmick. C'est une architecture. En refusant à Punpun les traits qui le rendraient reconnaissable, Asano lui retire aussi ce qui nous permettrait de le tenir à distance. On ne peut pas l'observer de l'extérieur comme on observe un personnage fictif. On le traverse. Sa confusion devient la nôtre, son incapacité à nommer ce qu'il ressent résonne parce qu'elle ressemble à quelque chose qu'on connaît et qu'on n'a jamais non plus réussi à formuler clairement. Punpun est une coquille, et le lecteur en devient le contenu.
L'histoire commence quand Punpun a sept ou huit ans et tombe amoureux pour la première fois. Ce point de départ semble doux, presque banal. Il ne l'est pas. Bonne nuit Punpun n'est pas une histoire d'amour et ce n'est pas une histoire d'apprentissage au sens où on l'entend habituellement, avec une progression, des leçons tirées, une maturité gagnée. Punpun avance, oui, mais dans une direction qui n'est jamais tout à fait claire, souvent à reculons, parfois en spirale. La vie de cet enfant puis de cet adolescent puis de ce jeune adulte n'est pas une courbe vers quelque chose de meilleur. C'est un enchevêtrement de douleurs mal comprises, de relations ratées, de moments où on voit exactement ce qu'il faudrait faire et où on fait autre chose quand même, comme si une partie de lui sabotait systématiquement tout ce qui pourrait tenir.
Autour de lui, le monde n'est pas cruel de façon spectaculaire. Il est cruel de façon ordinaire, ce qui est pire. Sa mère, malade et perdue, qui dit à son fils qu'elle le déteste avec la même voix qu'elle utiliserait pour lui parler du dîner. Son oncle, rongé par une culpabilité dont il ne trouve pas l'issue, qui bascule lentement. Ces personnages ne sont pas des méchants. Ils sont des gens abîmés qui abîment à leur tour, sans forcément le vouloir, sans même toujours le savoir. Asano trace des lignes de transmission de la souffrance qui n'ont rien de mélodramatique et qui font pour ça beaucoup plus mal.
La violence dans Bonne nuit Punpun n'est presque jamais physique. Elle est dans un poing serré qu'on ne voit que quelques cases. Dans des yeux qui changent d'expression d'une page à l'autre. Dans l'espace entre deux personnages qui se parlent sans se dire ce qui compte vraiment. Asano travaille avec l'ellipse et le non-dit comme d'autres travaillent avec les explosions : ce qu'il ne montre pas est souvent ce qui frappe le plus, et cette retenue calculée rend chaque débordement d'autant plus dévastateur quand il arrive.
Ce qui rend Bonne nuit Punpun difficile à poser n'est pas son pessimisme, même s'il est réel et profond. C'est sa précision. La façon dont Asano capture des états intérieurs qu'on pensait ne pas partager avec un personnage de manga, des moments de honte diffuse, d'espoir qu'on sait être irrationnel et qu'on entretient quand même, de solitude dans une pièce pleine de gens, de cette sensation particulière de se voir faire quelque chose qu'on sait être une erreur et de continuer quand même. Ce manga ne vous dit pas quelque chose sur l'humanité en général. Il vous dit quelque chose sur vous. Et cette précision-là est inconfortable d'une façon que le confort ne peut pas résoudre.
On ne ressort pas indemne de Bonne nuit Punpun. On n'en ressort pas non plus avec des réponses. Mais on en ressort avec la certitude étrange que quelqu'un a regardé dans un endroit très sombre et en a rapporté quelque chose de vrai. Et cette vérité, aussi pesante soit-elle, est une forme de compagnie.