Après Algues vertes, le duo Inès Léraud et Pierre von Hove récidive avec un nouveau « docu BD ».
Formule identique et sujet presque similaire puisque, en abordant la question du remembrement, on reste dans le monde agricole ; dans la confrontation entre préservation du milieu, des personnes et des politiques publiques soutenant les géants de l'agro-industrie.
Et force est de constater que, loin de générer de la lassitude, cette réitération à l'identique de l'acte sur un sujet cousin joue parfaitement son rôle de complément ; presque de suite parfaite.
La formule fonctionne toujours aussi bien : la BD permet de mettre en image les évolutions de paysages, d'associer documents d'archives et reconstitution avec beaucoup de limpidité. Le style visuel même collerait presque à l'imaginaire d'un Tintin, voire même à celui des affiches de propagande vichystes ce qui, au regard du sujet est pleinement approprié.
Le récit est encore une fois très didactique, ce qui, dans ce format très docu, ne constitue clairement pas un souci, bien au contraire. Il y a beaucoup de citations, chacune d'entre elles étant référencée en bas de page, ce qui permet de jouer vraiment au mieux la carte du double jeu de la narration fluide du documentaire visuel et la précision de l'œuvre informée et informative, qui plus est au sujet d'un nouveau scandale silencieux, ce fameux remembrement.
En cela, comme son prédécesseur, ce Champs de bataille joue brillamment son rôle d'ouvrage d'utilité publique à même de faire conscientiser à tout un chacun les grands enjeux du monde rural ; enjeux que la plupart des médias de l'époque ont toujours passé sous silence, faute de connaissance, de compréhension, voire d'intérêt.
Ça pose des noms, des dates, des évènements, des mécanismes à court et moyen termes. Avec un tel ouvrage, tous les actes prennent sens : des politiciens intéressés à ceux qui avaient une certaine conception du progrès, des paysans qui ont accompagné le processus avec plus ou moins de conscience de ce qu'il se passait, des pièges qui, sur certains, se sont refermés.
Par rapport à ça, l'ouvrage parvient d'ailleurs à peindre avec beaucoup de percussion la continuité de pensée et d'action entre un monde libéral des années 30 qui aspire à un coup d'autorité ; un régime vichyste des années 40 qui concrétise ce coup, et enfin les républiques libérales des années 50 et 60 qui parachèvent le mouvement, en totale continuité et sans aucune rupture.
En cela, la BD rappelle une double imposture. D'abord celle de l'opposition factice entre une certaine frange du libéralisme et le fascisme ; et d'autre part cette mystique selon laquelle le Régime de Vichy était le bastion protecteur des terroirs – avec son fameux « la terre, elle ne ment pas » – alors que, dans les faits, il était la pure émanation d'un rapport conflictuel entre la nature et l'humain, entre la société et l’État.
Et si cette approche pleinement politique est le gros point fort de ces Champs de bataille, elle est aussi sa principale faiblesse.
Car à vouloir absolument clarifier son trait – qui factuellement n'a pas à être forcé – les auteurs se sont parfois risqués à des insistances superficielles qui forcent la démonstration pour rien.
Et si je peux entendre que cette esthétique « Tintin » peut autoriser les petites symboliques forcées, je trouve que le coup des billets qui volent autour de Jean Monnet ou des divers présidents de la FNSEA, c'est trop. On avait compris : pas besoin de rajouter une couche supplémentaire. D'un côté il y a les gentils communistes, de l'autre les fachos et les libéraux. Le trait est tellement grossi qu'il en devient parfois grotesque.
Ce binarisme forcené contamine malheureusement aussi une partie de la réflexion de fond. Parce que, d'accord, le remembrement s'est fait au détriment des populations, des paysages et même du bon sens si cher à Maurras tant la réalisation du remembrement s'est parfois fait en dépit de la topographie des lieux, mais il n'empêche que l'ouvrage évacue un peu trop facilement la question de la nécessaire modernisation de l'agriculture française d'après-guerre.
C'est qu'on parle d'une période où la population est en pleine croissance et où l'enjeu de nourrir tout le monde au moindre coût n'est quand même pas anodin. Heureusement, ces Champs de bataille finissent par intégrer ces questions sur ses dernières pages, rappelant aussi qu'à côté de la sociabilisation et l'autonomie paysannes se trouvaient aussi un travail physiquement harassant nécessitant a minima d'être mentionné.
Mais bon, malgré ces quelques griefs, difficile de ne pas reconnaître que dans la balance des torts et des raisons, ces Champs de bataille parviennent à faire nettement pencher la balance du côté des qualités plutôt que des défauts.
Un travail de cette qualité, sur une question aussi fondamentale qu'invisibilisée et au travers d'une forme aussi maîtrisée, on ne peut que valider et s'en délecter.