Une fois n'est pas coutume, James Tynion IV s’empare d’une peur archétypale, celle du monstre dans le placard, pour mieux la twister. De son point de vue, derrière les terreurs nocturnes d’un gamin peut se dissimuler une angoisse bien plus concrète : la violence des adultes et ses ravages sur la psyché enfantine.
Comme à son habitude, l’auteur entremêle cauchemar et portrait intime, brouille les frontières entre fantastique et réalité dans un récit bref, qui tient davantage de la nouvelle. Un exercice qui convoque l'ombre de son maître, Stephen King, lequel a déjà mainte fois à son tour griffonner quelques récits à ce sujet. C'en est presque un arrêt obligé quand on chemine sur les sentiers du genre.
Et tout comme son ainée, il nous déroute. De fait, lorsqu'on entame le récit et qu'on comprend que le focus est fait plutôt sur le père que sur le fils, nous sommes étrangement mal à l'aise de voir ce dernier se plaindre à qui veut bien l'entendre, autrement dit tout ce qu'il croise dans l'histoire, à quel point sa femme le gonfle.
En ceci, nous assistons à l'autopsie plutôt fine du délitement d'un couple, de tous ces petits détails qui chafouinent notre cher Thom, simple protagoniste frustré, passant son temps à rejeter la faute sur sa femme plutôt que d'affronter la triste vérité : ne pas réussir à accepter le pardon que sa femme lui a accordé après qu'il l'est trompé ; lui en vouloir de ne pas l'avoir quitté et de ne pas s’être barré pour qu’il puisse lui reprocher de ne pas vouloir recoller les morceaux. De cette façon, il a conscience que c’est a lui d’arranger les choses. Et il n’en a pas très envie, s’il doit être honnête. Il suffit de seulement 100 pages à Tynion pour démontrer la complexité de l'âme humaine, de déplier au grand jour nos turpitudes.
Tu rejettes la faute sur moi car tu ne peux pas en vouloir à l’univers tout entier.
Au travers de cet album, le monstre s'affiche donc comme la simple manifestation d’un traumatisme dont Jamie, notre petit héros sur le point de déménager et emprunt à quelques terreurs nocturnes, est le spectateur impuissant, à savoir les frictions incessantes entre ses deux parents citées plus haut. Une épreuve que connaissent malheureusement quantité d’enfants, contraints d’assister à des conflits dont ils ne comprennent pas toujours les ressorts, mais dont ils subissent pleinement les conséquences.
Tynion met le doigt sur une vérité bien souvent occultée en ramenant à la surface ces peurs familières, celles qui nous poursuivent longtemps après avoir quitté l’enfance. Peu importe le nombre de déménagements, les monstres ne disparaissent pas toujours, même une fois échappés à la nuit. Ils se cramponnent, terriblement banals... si banals.
C'est également ce que démontre les dessins de Gavin Fullerton, ainsi que sa science du cadre, tout à la fois déstabilisant et familier, et le design assez spooky de sa créature tout droit extirpé d'un épisode de X-Files.
Parfois, ils grandissent avec nous, en nous. Voilà toute la force de Derrière la Porte, qui déterre l’horreur dans les endroits les plus banals et rappelle que les cauchemars ne se cantonnent pas au domaine du rêve. Ils débordent volontiers dans nos vies, et les traumas ne se rangent pas si facilement au fond d’un placard.
Dommage toutefois que tout ceci soit bien trop court, n'allant pas creuser encore plus loin dans un matériau et concept aussi prometteurs et malléables.
Je ne saurais même pas par où commencer. - Parler c’est un bon début.