« JOJO ! J’ai une idée de lecture pour toi. Un Isekai.
Mais atteeeeeends !
C’est un Isekai avec des elfes et…
Mais revieeeeens !
Donc en fait, cette fois, c’est pas n’importe qui qui est aspiré dans le monde de fantaisie, mais des grandes figures historiques. Ouais, y’aura Nobunaga et Hannibal et même…
Mais tu vas oùùùùù ? »
Je m’éloigne, moi aussi je « drift » au loin. Le concept peut plaire, ça il peut ; la potentialité est bien présente, je ne la nie pas. Seulement elle m’échappe. Davantage que moi y seront sans doute ouverts, il n’empêche, ça me rebute. L’œuvre me repousse hors de ses planches dès ses prémices. Et si ça ne tenait qu’au synopsis.
Les dessins sont stupidement brutaux, avec une mise en scène qui n’a rien de folichonne et des traits qui, s’ils ne sont pas nécessairement trop communs dans le paysage, tendent, j’ai l’impression vers la franco-belge pour enfants. Bien que nous soyons amenés à frayer avec des personnalités historiques, tous ou presque, ayant dévié dans ce monde surnaturel sans richesse aucune pour ce qui le constitue, sont dotés d’une force surnaturelle qu’ils tirent depuis leur monde. Un rêve humide avec un super-Oda dans le panel, je renoue avec les grandes heures de Samurai Deeper Kyo.
Et on me demande pourquoi j’avance à reculons quand je lis ce que je lis.
Il est sidérant mais hélas coutumier que les Isekais ne soient pas foutus de développer leur diégèse ne serait-ce qu’au dixième de ce qu’on serait en droit d’attendre. Là est pourtant le principal propos d’une telle démarche scripturale ; plonger ses personnages dans un monde nouveau et avoir tout à y découvrir. Ici, et ailleurs par ailleurs, tout se sait déjà. Y’a des elfes, des chaumières d’inspiration médiévales européennes… tiens regarde, y’a même un dragon, là… hop ! Le voilà ton contexte fantastique. Content ? Bah va te faire foutre alors !
J’ose soutenir, quitte à scandaliser, que même Übel Blatt était mieux doté pour ce seul aspect. Qui auront la référence comprendront que je n’adresse alors pas un compliment à ce que je lis avec Drifters.
Pour ne rien arranger, car ce genre de choses se livre habituellement par lots, les personnages sont d’une platitudes d’abord confondante, puis agaçante. Ces personnages historiques avec lesquels nous frayons, tirés d’âges anciens, parfois depuis l’antiquité, ont tous ce travers de se comporter comme des jeunes adolescents contemporains comme on les représente si mal dans les Shônens. Du reste, il faut plisser les yeux et lire serré pour déceler des détails à même de les particulariser, car ils n’ont pour ainsi dire aucune personnalité. En aucun point ni à la moindre occurrence l’écriture ne fait mouche partout où vient pointer le stylo. Le raté est intégral et l’auteur ne s’en préoccupe en aucune façon, apparemment satisfait de ce qu’il nous jette sur les planches.
Croyait-il, ce bougre d’auteur, qu’il suffirait de quelques anachronismes guerriers pour révolutionner le paysage ? C’est d’un commun, d’un prévisible et d’un convenu qu’on se consterne de contempler cette pareille déconfiture. Les personnages étant ce qu’ils sont sur le plan de l’écriture, leur rencontre n’a pas l’importance qu’on voudrait leur accorder. Il y aurait en principe des kilotonnes de papiers à noircir à faire se rencontrer tant de guerriers légendaires issus de divers âges et contrées. L’occurrence n’est ici qu’un prétexte au festival de poses travaillées et de grosses explosions. Dante aurait sans doute tué père et mère pour avoir la seule chance d’échanger avec Virgile, Kôta Hirano les aurait-il alors fait se rencontrer ici qu’ils ne se seraient commis qu’en un bras de fer en se vomissant des insultes de marins pour simuler la virilité.
Car oui, l’ironie qui s’ignore en ces lieux fait défiler le cheptel comme à la Fashion Week, avec ces mêmes afféteries pour avoir l’air « cool », tout en sur-exagérant la posture virile à défaut de savoir l’incarner. Kôta Hirano jurera, si on l’attrape par le col, qu’il œuvra avec Drifters pour faire honneur à ces grandes personnalités historiques, niant par-là même qu’il les profanait d’un nouveau glaviot chaque fois qu’il les mettait en scène.
Si au moins – car il faut aspirer au moindre quand on lit Drifters – la stratégie militaire avait été brossée pour l’occasion, cette seule corde à l’arc aurait suffi à mettre dans le mille pour qui en usa habilement. Voilà une occasion de mélanger des guerriers de tous les lieux et de toute les époques, avec du matériel militaire antique ou contemporain, des ressorts fantastiques et les plus grands esprits tactiques des siècles passés… ceci considéré, nous étions, je crois, en droit sinon en devoir, d’exiger que l’auteur élabore des stratégies militaires innovantes.
Tout se réglera à la puissance brute.
Tout.
Naturellement, nous trouverons ces personnages, présumés stratège, qui, encore une fois, prendront la pose pour se donner des airs de réflexion. Des airs qui nous filent comme un pet bien gras dès lors où se concrétise la tactique.
Je crois, et j’en suis même persuadé, que je n’ai pas assez insisté sur le caractère strictement poseur de l’œuvre. Drifters n’est bouffi que de sa pléiade de faux airs. Les grimaces abusives pour traduire ce sentiment constant d’en découdre, cette scénographie digne d’un Shônen bas de gamme – ce qu’est l’œuvre en définitive – ça et tant d’autres artifices tendent à rendre Drifters plus ridicule qu’il ne l’est en cherchant sans cesse à paraître plutôt qu’à être. Le souci des faux airs, une fois dissipés, étant que ceux-ci ne laissent derrière eux que ce dont ils sont faits : du vent.
L’intrigue qui environne le phénomène ayant conduit ces personnages à se rencontrer dans un monde fantaisiste sans fantaisie est là sans savoir ce à quoi elle voulait en venir. Un peu à la manière de Gantz dont la boule noire n’était finalement qu’un ressort mystérieux qui ne demandait pas à être éventé. Là, ça se cherche des explications en bégayant à chaque nouveau de semblant de révélation. L’auteur lui-même ne croit pas en ce qu’il écrit. Et comment le blâmer ? C’est tellement con, ce qu’on lit.
Ç’aurait pu être une uchronie intéressante, que d’ajouter un élément récent dans un conflit plus ancien, à condition de ne pas avoir été conditionné à la seule fin d’accomplir un déballage de coups acrobatiques et spectaculaires. Que cela soit comprit de tous, le contexte brossé par le synopsis et ce qui en découlera ne sera là qu’en tapisserie. Une tapisserie étalée sans même qu’il n’y ait de mur pour la soutenir, elle et ses faux airs.