Hunter x Hunter : le shōnen qui refuse de devenir raisonnable

Tout commence pourtant de manière si classique, si simple, si parfaitement balisée qu’on pourrait croire que Yoshihiro Togashi va nous servir le shōnen réglementaire, avec son petit héros innocent, son rêve à atteindre, ses copains à recruter, ses méchants à cogner et ses valeurs de camaraderie soigneusement disposées sur la table. Gon est un jeune garçon qui veut retrouver son père, Ging, et comprendre pourquoi celui-ci a préféré devenir Hunter plutôt que de rester auprès de lui. Il part donc passer l’examen des Hunters. Il y aura des épreuves. Il faudra être fort. Il faudra survivre. Il faudra se faire des amis. On connaît la musique. Et pourtant, très vite, quelque chose cloche. Ou plutôt quelque chose fonctionne.


L’examen des Hunters est une excellente entrée en matière parce qu’il possède une vraie brutalité sans jamais chercher à fabriquer artificiellement du pathos. Les candidats peuvent mourir, parfois de manière parfaitement arbitraire, et c’est justement là que le système devient assez curieux. Si la pré-sélection est déjà censée éliminer une masse considérable de postulants et si, chaque année, des milliers, voire des dizaines de milliers de personnes tentent leur chance, on finit par se demander si la moitié de la planète ne s’est pas donné pour objectif professionnel de devenir Hunter. Et surtout, la sélection n’obéit pas vraiment à une logique de mérite.


À part la course, qui récompense assez clairement certaines qualités physiques, les épreuves semblent souvent dépendre de circonstances particulières, de hasards, de rencontres, de décisions individuelles ou de règles plus ou moins improvisées. Le meilleur ne gagne pas nécessairement. Celui qui survit n’est pas nécessairement le plus compétent. On a l'impression à une gigantesque roulette russe scénaristique. Cela pourrait être passionnant si l’examen était présenté comme un véritable cauchemar. Mais Togashi ne cherche pas spécialement à créer cette atmosphère démoniaque et anxiogène. Il préfère le décalage, l'humour, l'étrangeté, les candidats absurdes, les situations imprévisibles. Il y a des morts, mais le récit refuse généralement de les entourer du cérémonial lacrymal habituel. Et c’est déjà une première différence. Car Hunter x Hunter n’est pas vraiment un shōnen qui veut vous expliquer que le monde est juste.


Car ce qui distingue véritablement Hunter x Hunter du nekketsu de consommation courante tient à des détails presque minuscules qui finissent par produire une différence énorme : les personnages ne sont pas là pour illustrer une morale. Gon, surtout, est une formidable anomalie. Il a le visage du héros shōnen parfait, les cheveux absurdes, le sourire éclatant, l'innocence des grands garçons qui courent dans les forêts et se lient d'amitié avec tout ce qui bouge. Mais il n'est pas gentil. Il n'a pas réellement de morale. Gon ne se demande pas constamment ce qui est bien ou mal : il veut. Et lorsqu'il veut quelque chose, il peut devenir terrifiant. Sa colère n'est pas la colère noble du héros qui défend les innocents et rétablit la justice ; c'est une colère d'enfant, absolue, capricieuse, sans proportion. Il peut menacer de tuer une innocente simplement parce qu'elle refuse de lui offrir le combat qu'il désire.


L’arc de la famille Zoldyck confirme cette première impression avec ses personnages immédiatement hauts en couleur et son univers d’assassins où la famille, loin d’être un refuge, ressemble à une entreprise criminelle transmise de génération en génération. Puis arrive la Tour céleste, et les problèmes de cohérence deviennent beaucoup plus visibles. Gon et Kirua rencontrent Wing presque par hasard, alors que d’autres personnages bénéficient de maîtres envoyés spécifiquement pour les former. Pourquoi pas. Le problème est que Wing verbalise tellement ses hésitations sur la possibilité de leur enseigner le Nen que le lecteur comprend immédiatement que ce « hasard » est un rendez-vous scénaristique providentiellement déguisé. Mais surtout, il y a cette question assez difficile à avaler du secret du Nen.


Le Nen est censé être une connaissance dangereuse, cachée au grand public parce qu’il ne faudrait pas que les criminels ou n’importe quel individu puissent apprendre à l’utiliser. Très bien. Sauf que la Tour céleste est un spectacle populaire permanent, avec des foules, des paris, des médias et une économie entière organisée autour des combats. Au 200e étage, les utilisateurs du Nen sont précisément ceux qui dominent les affrontements. Il suffit donc, en théorie, de regarder ce qui se passe pour comprendre que certains combattants disposent de capacités extraordinaires. On peut difficilement imaginer meilleur endroit pour éventer un secret.


Et je dirais que c'est le grand point faible de ce manga. Dans l’univers de HxH (qui a des téléphones, des ordinateurs, des transmissions, etc.), une seule vidéo bien filmée d’un combat du 200e+ tournerait en boucle. En quelques heures, des millions de personnes verraient ça. Des théories fleuriraient, des gens essaieraient de reproduire, des journalistes enquêterait, des États s’intéresseraient… Le secret ne tiendrait pas une semaine. Mais Togashi préfère garder un monde où la majorité des gens vivent comme si le Nen n’existait pas, et où les conflits de haut niveau restent « dans l’ombre » ou dans des zones isolées (Yorkcity, NGL, le Black Whale…). HxH est beaucoup plus intéressé par les jeux de pouvoir entre utilisateurs de Nen (et par la psychologie de ces individus) que par les conséquences macro-politiques d’un monde où le Nen existe. C'est le véritable défaut d'après moi.


Et pourtant, c’est aussi dans cet arc que HxH commence à devenir formidable. Le Nen bouleverse complètement la logique du genre. On ne se bat pas nécessairement contre le plus fort. On se bat contre celui qui comprend le mieux la situation. Cela rappelle évidemment les Stands de JoJo's Bizarre Adventure. Chaque personnage possède une capacité particulière, avec ses avantages, ses limites, ses conditions d'utilisation. Le véritable intérêt consiste ensuite à comprendre comment utiliser cette capacité contre celle de l'adversaire. La puissance brute compte, bien sûr. Mais elle n’est plus souveraine. L’intelligence, l’information, la psychologie, le terrain devient une arme. Gon perd souvent. Et lorsqu’il gagne, ce n’est pas nécessairement parce qu’il vient de débloquer un niveau supérieur de puissance. Il gagne grâce à une idée, une prise de risque, un sacrifice ou une utilisation intelligente du Nen. C'est là que Hunter x Hunter commence à révèler sa beauté.


Car arrive York Shin City, et là, le manga change encore d’échelle. Une immense vente aux enchères mondiale. La mafia. Les collectionneurs. Kurapika devenu garde du corps. La Brigade Fantôme. Les Zoldyck. Les enchères. Les mercenaires. Les assassins. C’est un véritable écosystème. Chaque faction possède ses propres intérêts. Chacun sait des choses que les autres ignorent. Les personnages ne sont pas simplement répartis entre « gentils » et « méchants » : ils veulent quelque chose et négocient constamment avec les contraintes du monde.


La Brigade Fantôme est particulièrement impressionnante. Ce sont des monstres. Pas simplement des adversaires puissants que Gon et Kirua devront battre au terme de leur entraînement. Ils sont tellement au-dessus de nos héros qu’ils pourraient pratiquement les éliminer sans que l’histoire ait besoin de faire semblant de les considérer comme des rivaux immédiats. La pègre elle-même paraît presque impuissante face à eux.


Et pourtant, là encore, quelques éléments me font tiquer. Les Bêtes de l’Ombre, censées être des combattants d’élite extrêmement dangereux, sont expédiées assez rapidement. Et surtout, on peut difficilement croire qu’une ville aussi importante puisse être ravagée de cette manière sans voir apparaître des forces gouvernementales réellement significatives. La mafia semble disposer d’une armée. La Brigade Fantôme peut semer le chaos. Des combats de Nen ont lieu en pleine ville. Des gens meurent. Et l’État ? Il semble avoir oublié qu’il possède un ministère de l’Intérieur.


Greed Island est plus inégal. Il y a presque trois intrigues différentes. La première concerne Gon et son entraînement : honnêtement, elle ne me passionne pas énormément. La deuxième concerne Boomer, qui manipule des joueurs débutants pour les faire exploser et récupérer leurs cartes. C’est efficace, mais assez classique : le psychopathe, les victimes, la chasse, la menace. Et puis il y a la troisième intrigue. Le jeu. Les cartes. Les échanges. Les alliances. Les négociations. Les règles. Les petites stratégies. Et là, le manga devient excellent.


Parce que finalement, Hunter x Hunter n’est pas tellement un manga de combat. C’est un manga de jeux. Togashi adore inventer des situations dans lesquelles il faut comprendre les règles, anticiper l'adversaire, négocier, tricher, bluffer, coopérer, exploiter une faille. Le jeu de balle aux prisonniers en est l'exemple parfait. La puissance est secondaire. Il faut comprendre le fonctionnement collectif. Il faut savoir qui utiliser, quand intervenir, quand prendre un risque.


Et enfin arrivent les Fourmis-Chimères. Et là, j'ai vraiment compris ce que Togashi pouvait faire. C'est probablement l'arc le plus fascinant, le plus riche et le plus monstrueux de toute l'œuvre. Une espèce entière s'installe dans un territoire perdu et commence progressivement à constituer une société capable de remplacer l'humanité. Les Fourmis sont intelligentes. Elles évoluent. Elles apprennent. Elles assimilent les capacités humaines. Elles deviennent individualistes. Elles organisent leur société. Elles développent des ambitions politiques.


C'est presque une expérience darwinienne transformée en empire militaire. On dirait des insectes qui auraient décidé d'imiter Gengis Khan. Et ce qui est particulièrement réussi, c'est que Togashi ne transforme pas cette évolution en simple morale niaise du genre « finalement les monstres sont plus gentils que les hommes ». Non. Ils deviennent humains dans toute leur ambiguïté. Ils deviennent capables d'amour, de loyauté, de jalousie, d'ambition, de cruauté, de sacrifice. Et Meruem est évidemment le sommet de cette transformation. Sa relation avec Komugi est d'une beauté absolue parce qu'elle ne repose pas sur une romance conventionnelle.


Cette petite fille qu'il pourrait écraser sans même y penser devient précisément celle devant laquelle son intelligence et sa puissance sont impuissantes. Le roi qui domine tout découvre un domaine dans lequel il n'est pas roi. Et c'est magnifique. La scène entre Gon et Neferupito est quant à elle glaçante. Là, Gon cesse définitivement d'être le petit héros solaire du début. Il devient terrifiant. On pourrait évidemment pinailler. Le combat contre Neferupito repose sur une transformation dont la mécanique pourrait être considérée comme une forme de deus ex machina. La résurrection de Kaito casse également le coté sacrifice. Mais franchement, à ce stade, je préfère regarder ce que Togashi réussit plutôt que de lui faire un procès-verbal.


Et puis, évidemment, Togashi décide que tout cela n'était pas assez compliqué. Alors il invente le Continent caché. Et une guerre de succession. Et Kakin. Et Beyond Netero. Et ses soldats. Et Pariston. Et Ging. Et les Zodiaques. Et les princes. Et leurs gardes royales. Et la mafia de Kakin. Et les bêtes de Nen. Et la Brigade Fantôme. Et Hisoka. Et une quantité de personnages secondaires qui semble avoir été conçue par quelqu'un qui aurait pris une feuille blanche et décidé de ne jamais s'arrêter. C'est fascinant. C'est également parfois illisible. La guerre de succession est probablement l'exemple ultime du génie et de la folie de Togashi. Il construit une gigantesque machine politique où chaque prince possède ses intérêts, ses gardes, ses alliances, ses ennemis, ses pouvoirs et ses stratégies. Les bêtes de Nen ajoutent encore une couche à un système déjà extraordinairement compliqué.


Et pourtant, c'est passionnant. Parce que l'intelligence reste au centre. Les personnages doivent observer, déduire, mentir, manipuler, anticiper. La force n'est plus qu'un paramètre parmi d'autres. Et c'est finalement ce qui définit le mieux Hunter x Hunter. Togashi aime les personnages intelligents. Il aime les situations où personne ne sait tout. Il aime les règles compliquées parce qu'elles permettent aux personnages de trouver des failles. Il aime les affrontements dans lesquels le lecteur peut comprendre, après coup, pourquoi quelqu'un a gagné. Il aime les jeux davantage que les duels. Et il aime surtout les personnages capables de prendre une décision qui change complètement la situation.


C'est pour cela que même lorsque le manga m'agace, je continue à le trouver passionnant. Car ses défauts viennent souvent de ses qualités poussées jusqu'à l'absurde. Togashi veut tellement de complexité qu'il surcharge parfois ses intrigues. Il veut tellement éviter le shōnen classique qu'il produit parfois des mécanismes qui semblent eux-mêmes tirés par les cheveux. Je me permets enfin de noter que certains dessins deviennent franchement confus, particulièrement dans les développements les plus récents. Certaines scènes demandent presque un manuel technique pour comprendre qui est où, qui utilise quel pouvoir et pourquoi quelqu'un vient soudainement de mourir. Mais qu'importe...

MrLambda
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le 15 août 2026

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