Scott Snyder poursuit son travail sur le Chevalier Noir dans le cadre des The New 52. Plutôt que d’enchaîner uniquement sur des intrigues situées dans le présent, il prend une décision ambitieuse : revenir aux origines de Batman pour proposer un récit fondateur qui servirait de socle à l’ensemble de son run. Il ne s’agit pas d’un simple flashback nostalgique, mais d’un véritable prequel pensé comme une relecture structurante de la naissance du mythe dans cette nouvelle continuité. Cependant, l’entreprise est risquée. Les débuts de Batman ont déjà été racontés à de nombreuses reprises, chaque génération d’auteurs a proposé sa propre interprétation. Snyder doit donc naviguer entre respect de la tradition et nécessité d’innovation. Le piège réside précisément là : comment justifier une nouvelle origin story sans tomber dans la redite ou la comparaison systématique avec les versions précédentes ? Son projet doit être à la fois familier et surprenant, fidèle à l’ADN du personnage tout en s’inscrivant pleinement dans la continuité des New 52.

L’intention de Scott Snyder n’est pas seulement de raconter encore une fois les premières années de Bruce Wayne, mais de les inscrire dans un contexte socio-politique contemporain. Selon lui, les peurs collectives ont évolué. Là où les récits classiques mettaient l’accent sur la mafia, le crime organisé ou le trafic de drogue, les années 2010 sont marquées par l’angoisse du terrorisme, de l’effondrement des infrastructures et du chaos à grande échelle. Cette mutation des menaces implique une transformation narrative. Le jeune Batman ne peut plus seulement être un justicier affrontant des parrains mafieux ; il doit se confronter à des crises systémiques capables de plonger Gotham dans l’anarchie totale. La modernisation passe alors par une amplification spectaculaire des enjeux : catastrophes urbaines, paralysie technologique, effondrement des repères sociaux. Le défi est double : conserver l’intimité psychologique d’un Bruce Wayne encore en construction, tout en l’inscrivant dans un monde contemporain où la violence et la peur prennent des formes nouvelles, plus diffuses et plus massives.

En octobre 2014, Batman (Tome 4) : L’an Zéro - 1ère partie est publié en France chez Urban Comics. L’ouvrage regroupe les numéros Batman #0 et Batman #21 à #24, constituant la première moitié de l’arc narratif Zero Year.

Nous sommes face à une énième origin story de Batman, cette fois centrée sur son affrontement avec le gang du Red Hood. Sur le papier, l’idée est pertinente : rattacher les premières années du Chevalier Noir à la figure proto-Joker permet de créer une continuité thématique forte avec le run contemporain de Scott Snyder. Le problème tient davantage à la sensation de redondance. Dans Death of the Family, Snyder avait déjà exploré la dimension fondatrice du Joker, en jouant notamment avec l’imaginaire du Red Hood comme matrice symbolique du chaos. Résultat : ce nouvel arc donne parfois l’impression de rejouer des motifs déjà exploités. La confrontation dans l’usine ACE, la théâtralité, la rhétorique nihiliste du leader masqué… Tout cela résonne avec des éléments précédemment installés. Cela dit, cette répétition n’est pas incohérente : elle consolide la vision d’ensemble du run. Snyder tisse un récit circulaire où les origines irriguent le présent, et inversement. On peut parler de redite, mais aussi de cohérence structurelle.

L’un des aspects les plus clivants de ce début de Zero Year est sa densité textuelle. Les dialogues sont omniprésents : le Red Hood monopolise la parole avec des tirades, Bruce Wayne verbalise constamment son raisonnement, et Alfred devient un contrepoint moral très bavard. Cette profusion de texte ralentit considérablement la lecture. Or, une des forces traditionnelles de Batman réside dans sa dimension quasi-muette : la musique visuelle d’un homme seul travaillant dans l’ombre, avançant dans la nuit au rythme de ses gestes, de ses enquêtes, de ses déplacements. Ici, le choix de situer une grande partie de l’action en plein jour accentue cette impression de rupture. La lumière écrase les contrastes, et les bulles envahissent les planches. Le rythme devient discursif plutôt que sensoriel. On perd cette respiration gothique et nocturne qui caractérisait les arcs précédents du run.

L’introduction de Edward Nygma pour préparer la seconde partie de Zero Year alourdit encore la densité narrative. Son personnage repose par essence sur la parole, l’énigme, la joute verbale et la démonstration intellectuelle. Son apparition annonce un arc fondé sur la rhétorique, la stratégie et la confrontation cérébrale. En termes de construction, c’est logique : Snyder pose ses pièces à l’avance, structure son diptyque, et prépare méthodiquement l’escalade. Mais en termes de lecture immédiate, cela contribue à l’impression d’un récit surchargé.

L’affrontement entre Batman et le Red Hood est indéniablement modernisé. Les enjeux sont plus larges, plus médiatiques, plus contemporains. Le gang fonctionne presque comme une organisation terroriste, jouant avec l’image et la peur collective. Toutefois, cette modernisation s’accompagne d’une forme d’édulcoration. L’impact viscéral est moindre. Là où les précédents arcs de Snyder cultivaient une atmosphère poisseuse, organique, presque horrifique, ce début de Zero Year adopte une tonalité plus pulp.

Greg Capullo reste aux commandes des dessins et c’est peut-être la première fois que son travail me suscite une réserve dans ce run. Le parti pris lumineux transforme radicalement la perception de Gotham. Les scènes diurnes dominent, les couleurs sont plus saturées, les aplats plus francs. Dans les tomes précédents, Capullo exploitait magistralement les ombres, les perspectives distordues, les corps déformés, la chair presque putréfiée des antagonistes. Son Batman était anguleux, sculptural, parfois monstrueux. Ici, le rendu est plus propre, plus lisse, presque héroïque au sens pulp du terme. Ce n’est pas une faiblesse technique, Capullo reste un dessinateur d’une grande précision, mais un choix esthétique qui modifie profondément l’identité visuelle du récit.

On peut néanmoins saluer les nombreux hommages graphiques disséminés dans les planches. Certaines cases reprennent des compositions iconiques issues d’anciens récits de Batman : poses emblématiques, cadrages frontaux, couleurs éclatantes évoquant l’âge d’argent. Capullo cite visuellement l’histoire éditoriale du personnage. Ces clins d’œil fonctionnent comme une reconnaissance patrimoniale, une manière d’inscrire Zero Year dans la longue tradition du mythe. Toutefois, pour un lecteur attaché à la singularité visuelle que Capullo avait développée au fil du run, ces emprunts peuvent paraître moins inspirés.

Les interludes de fin d’épisode, désormais appelés back-ups, poursuivent l’exploration du passé de Bruce Wayne. Ils sont scénarisés par Scott Snyder et James Tynion IV, et dessinés par Rafael Albuquerque. Sur le plan narratif, ces segments apportent une granularité intéressante. En revanche, le style graphique d’Albuquerque, très crayonné, parfois brut, avec des lignes moins nettes, peut déstabiliser. Après la finition chirurgicale de Capullo, le contraste est fort. Ce traitement plus esquissé donne une texture différente, moins séduisante selon les sensibilités.

Batman (Tome 4) : L’an Zéro - 1ère partie est ambitieux, structuré et cohérent dans l’économie globale du run de Snyder. Il cherche à moderniser, à consolider les origines, à inscrire Batman dans un imaginaire contemporain plus vaste. Cependant, l’exécution divise : verbosité excessive, atmosphère moins gothique, esthétique plus lumineuse et pulp, sensation de déjà-vu autour du Red Hood. Là où les premiers arcs frappaient par leur intensité sensorielle et leur noirceur organique, ce prélude paraît plus démonstratif que viscéral. La déception tient moins à un défaut objectif qu’à un écart entre l’attente et la proposition réelle, plus bavarde, plus colorée, plus explicative.

StevenBen
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le 26 févr. 2026

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Steven Benard

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